« Tu vas y arriver » … Ou de l’art de donner confiance en soi

Publié le par Planète-Eléa

 

La vie et la scolarité de la jeune Sevane, aujourd’hui âgée de vingt ans, n’ont pas été confortables ni linéaires.

Née en Arménie, la jeune fille a en effet quitté le pays il y a maintenant sept ans. Destination : la Russie. Elle a été scolarisée quelques mois dans ce pays et a commencé à apprendre la langue russe, qu’elle ne connaissait pas. Mais très vite, il s’avère que la sécurité de sa famille n’est pas plus assurée en Russie qu’en Arménie. Il faut refaire les bagages. Nouvelle destination : un pays de Scandinavie, où une demande d’asile est déposée. Pour Sevane, nouveau pays, nouvelle langue, nouvelle école. La demande d’asile est rejetée. Donc retour en Arménie, mais pour quelques mois seulement. S’ensuit un nouveau départ, pour la France cette fois-ci : nouveau pays, nouvelle langue, nouvelle école une fois encore ! Demande d’asile de nouveau écartée … La famille restera plusieurs années sans papiers avant de parvenir à être régularisée.

Aujourd’hui, la jeune fille semble normalement équilibrée. Mais les péripéties qui ont jalonné son adolescence lui ont tout de même valu un épisode dépressif très sérieux, nécessitant une longue hospitalisation. Elle ne m’en a jamais parlé mais il me semble probable que cet effondrement faisait suite à trop d’instabilité et d’inquiétude.

En juillet dernier, Sevane a obtenu son bac. Elle l’a obtenu haut la main. A ma grande surprise car elle m’avait dit à plusieurs reprises qu’elle ne pensait pas l’avoir, ce qui la désolait beaucoup. Ses notes lui ont permis d’accéder à une classe de BTS (Brevet de Technicien Supérieur), ce qu’elle n’osait non plus espérer.

Elle rentre de cours lorsque je la rencontre. Elle parle de ses études. « En informatique, je suis nulle », dit-elle. Je commence à connaître Sevane, je me dis que le terme de « nul » n’a peut-être pas à ses yeux et aux miens le même sens. Je lui demande donc quelles sont ses notes : elles se situent dans la petite moyenne, pas dans les bas-fonds ! Je lui fais remarquer qu’elle se sous-estime. Oui, admet-elle, elle manque de confiance en elle.

Il n’est pas nécessaire de beaucoup se creuser la tête pour imaginer d’où lui vient ce manque de confiance : au cours de sa scolarité, Sevane s’est très souvent trouvée en situation de ne rien comprendre ; elle en a été marquée, de sorte que l’on ressent aujourd’hui chez elle une certaine anxiété.

Si cependant elle a pu contrer cette anxiété et ce manque de confiance en elle, c’est assurément grâce à sa mère, qui l’a toujours très efficacement épaulée, soutenue et encouragée et qui n’a cessé de lui montrer qu’elle croyait en elle. Sevane le sait et le reconnaît, qui dit souvent qu’elle lui doit tout.

Pourtant, depuis un peu, je sens que Sevane est souvent agacée par ce que lui dit sa mère. «  Mais maman, c’est pas facile ! » lui répond-elle parfois. Dans l’intonation de Sevane, j’entends un reproche : « Tu crois peut-être que c’est simple ? Tu crois que je peux franchir tous les obstacles ? Je ne suis que ce que je suis, je fais tout ce que je peux, mais parfois j’ai du mal, comprends-le », semble-t-elle lui dire. « Tu vas y arriver, Sevane » rétorque immanquablement la mère, semblant vouloir balayer toute objection.

Du point de vue de la mère

La scène s’est répétée plusieurs fois sous mes yeux. Elle m’a chaque fois laissée un peu mal à l’aise. D’un côté, je ne peux qu’être admirative devant cette mère qui conserve envers sa fille une confiance inébranlable et qui l’accompagne et la soutient si efficacement. D’un autre, je me dis que si j’étais à la place de Sevane, je serais également irritée : le « Tu vas y arriver », sonne en effet comme un « Tu dois y arriver, il n’est pas envisageable que tu n’y arrives pas » … Face à un tel impératif de réussite, je pense que je me sentirais d’une certaine manière niée, gommée. Et je crois que je me sentirais bien seule.

Du point de vue de la mère, l’injonction de réussite est néanmoins parfaitement logique : cette dame bénéficiait en Arménie, si j’ai bien compris, d’une situation sociale et professionnelle plutôt enviable. De manière très réaliste, elle sait qu’elle ne la retrouvera jamais. Elle s’en explique d’ailleurs très clairement et lucidement : « Je veux bien faire n’importe quel travail, pour moi, ça n’a plus d’importance, dit-elle souvent : maintenant, c’est pour les enfants que c’est important. »

Pour les enfants c’est important et pour elle, il est vital que les enfants réussissent. Parce que si elle a, pour elle-même, fait le deuil d’une situation professionnelle satisfaisante, il est nécessaire que sa trajectoire migratoire ne débouche pas également, pour ses enfants, sur un travail qui serait juste un gagne-pain : l’échec des enfants serait pour elle ni plus ni moins que l’échec de tout le parcours de la famille ; il remettrait en cause l’idée qu’elle se fait de sa vie, le sens qu’elle lui donne.

Sevane le sait. En tant qu’aînée, c’est sur elle que repose le plus gros des attentes. Elle en est honorée, bien sûr. Mais il arrive aussi qu’elle ploie sous cette charge.

Multiples enjeux

On évoque souvent les questions de confiance en soi, la confiance en soi qu’il faut donner aux enfants, comme une simple question de stratégie : il faut les encourager, s’intéresser à ce qu’ils font, dit-on.

Certes ! Mais derrière les attentes qu’ont les parents vis-à-vis de leurs enfants se cachent de multiples enjeux bien éloignés des simples questions de pratique éducative. Il est des enfants qui comme Sevane sont sommés de réussir : s’ils échouent, ils fracassent leurs parents.

Cette sommation peut être très stimulante. Mais elle peut aussi être harassante, jusqu’à susciter l’effet absolument inverse de ce qu’elle visait : une autre que Sevane aurait pu baisser les bras, se dire qu’elle ne parviendrait jamais à être à la hauteur des espérances de sa mère et s’y dérober en déclarant purement et simplement forfait.

L’idéal serait donc un parent qui bien entendu aurait à l’égard de son enfant une attente forte, qui lui montrerait qu’il croit en lui et qu’il le sait capable d’excellentes choses. Mais qui lui signifierait, dans le même temps, que si ces excellentes choses ne se réalisent pas, ce n’est pas très grave pour lui, que son existence même n’en sera pas altérée, qu’il ne le vivra pas à son tour comme un échec … Reste qu’en des temps où la réussite scolaire devient un enjeu absolument majeur puisque elle est pratiquement l’unique clef d’une insertion professionnelle convenable, cette distanciation tranquille est rarement de mise au sein des familles !

C’est pourquoi l’on voit de nos jours des parents durablement anéantis par des verdicts scolaires négatifs … Ils y croyaient, ils croyaient en la réussite de leur enfant, ils croyaient pour lui en un avenir meilleur. Et voilà que leur espoir s’effondre. Bien entendu, ils diront que ce n’est pas si grave. Mais on sentira bien qu’ils ne parviennent guère à s’en convaincre !

Les enfants le ressentent, sentent qu’ils tiennent entre leurs mains toutes les espérances de leurs parents. La charge est lourde … En cas de conflit, il y a fort à craindre qu’ils s’en délestent en envoyant au diable toute sorte de préoccupation scolaire ! L’école devient ainsi le lieu où s’entremêlent de multiples enjeux. L’école contamine la vie de la famille. Elle agit sur l’image que les parents se font d’eux-mêmes, sur l’idée qu’ils se font de leur vie.

Il y a dans cette situation quelque chose de très excessif et même malsain. L’école devrait être un lieu où l’on apprend, elle ne devrait pas être un lieu où les stratégies éducatives se trouvent validées ou tout au contraire mises à mal.

Les enseignants, qui ont à délivrer les verdicts, se trouvent quant à eux dans des postures plus qu’inconfortables : ils ne peuvent évidemment pas ne pas faire état des difficultés, ils ne peuvent pas mentir. Mais quelle que soit la délicatesse dont ils font preuve lorsque ces difficultés sont avérées, ils n’en constituent pas moins un véritable jury : un jury qui contre son gré recale non seulement un élève mais aussi un enfant … Quand ce n’est pas toute une famille.

Sylvie Blanchet - http://aide-a-l-ecole.blogs.la-croix.com

Publié dans Education et loisirs

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