Restaurer l’autorité ?

Publié le par Planète-Eléa

 

 

 

Régulièrement, et notamment depuis que les premiers éléments de programme des candidats à la Présidentielle se font connaitre, on en appelle à, ou on promet « la restauration de l’autorité » dans les écoles. Enseignant, je suis confronté à la question de l'autorité au quotidien et si j'ai acquis une certitude au fil des années, c'est bien que l’autorité ne se décrète pas, ne se restaure pas, elle s’instaure, elle se construit. Par l’enseignant dans sa classe, au premier chef, et en équipe.

Chimère

Quand j’entends les politiques parler de « restauration de l’autorité », me viennent ces images, dans Tintin et le temple du soleil, des incas terrorisés qui prient lors de l’éclipse de soleil, dans l’espoir que leur invocation va permettre son retour. Pensée magique, vaine, déconnectée du réel, archaïque, inutile pour tout dire.

Car, une fois qu’on a dit « restauration de l’autorité », que fait-on ? Peu d’idées suivent, et quand émergent une ou deux propositions, ce sont toujours les mêmes : retour de l’uniforme, dans l’espoir que l’habit fera le moine, ressortie des drapeaux et chant de Marseillaise matinaux, où l’on use des symboles de la République comme de talismans, au fond.

Ce vœu pieux de « restauration de l’autorité » joue sur la corde sensible du passé, la nostalgie du bon vieux temps, celui du « c’était mieux avant », où l’on respectait les maitres et les professeurs, plus exactement où ceux-ci savaient se faire respecter, croit-on comprendre. C’était mieux avant, mais avant quoi, en l’occurrence ? Avant la démocratisation, avant la massification, une époque où le tri se faisait naturellement et précocement, où une bonne partie des enfants d’ouvriers et de milieux populaires et défavorisés allait travailler tôt à l’usine ou ailleurs.

Or la société a changé, qu’on le veuille ou non, les enfants d’aujourd’hui ne sont plus ceux du passé, le rapport à l’école et le rapport au savoir ne sont plus les mêmes, la place du maitre dans la société non plus. Ceux qui invoquent la restauration de l’autorité sont souvent les mêmes qui sapent l’autorité des maitres, en ne ratant jamais l’occasion de dévaloriser un métier, une profession, en faisant passer les profs pour ce qu’ils ne sont pas. Dans cette société où tout le monde peut contester l’autorité du maitre, les parents, tonton Marcel le dimanche à table quand il crache sur les grèves de ces paresseux, les politiques quand ils veulent faire croire qu’on change les couches en maternelle, quand ils disent clairement que l’abbé est supérieur à l’enseignant – c’est là, dans toutes ces manifestations, plus ou moins visibles mais toutes nocives et abrasives pour le respect des maitres, leur autorité, que se joue celle-ci au quotidien – dans cette société, tout le monde aurait le droit de contester l’autorité des maitres, et pas les élèves, qui sont pourtant les témoins de ces doutes, manquements et jugements portés aux maitres, à leur travail et à leur intégrité ?

Mais au fait, de quelle autorité parle-t-on ? De celle qui clôt les bouches, qui inhibe les élèves ? Celle de la règle sur les doigts, du bonnet d’âne ? Celle qui ne dit que le pouvoir de l’adulte ? Cette autorité est l’autorité contre les élèves, elle ne m’intéresse pas car je veux les élèves avec moi, pas contre, elle me détourne de mon rôle, est un obstacle à ma mission : enseigner, apprendre, former, éduquer, appelez cela comme vous voudrez.

Dans la classe

Ecartons les malentendus : je ne suis pas un baba cool laxiste, et la question de l’autorité est centrale dans ma pratique professionnelle. Je passe, auprès des parents d’élèves et je crois de mes collègues, pour un enseignant qui possède une certaine autorité. Il peut arriver à l’occasion qu’on mette dans ma classe un élève agité, pour quelques heures ou pour l’année. D’aucuns disent que j’ai « une autorité naturelle ». Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais je me souviens suffisamment bien de mon premier stage pour savoir que l’autorité est quelque chose que j’ai réfléchi, travaillé et construit petit à petit.

Durant ce stage, je me suis fait bouffer par ma classe, en deux heures j’en avais perdu le contrôle – elle était difficile certes, mais j’ai eu d’autres classes bien plus difficiles encore par la suite avec lesquelles cela s’est très bien passé. Je me suis promis que je ne me ferais plus jamais manger de la sorte. Pourquoi n’avais-je pas réussi à poser mon autorité ? Question de distance, de flottement, question de perception de la classe, de tendreté, mauvaise appréciation du rythme que j’imprimais à la classe, mauvais calibrage des apprentissages que je proposais, compréhension lacunaire des élèves de ma part, les raisons étaient multiples.

Mon autorité, je la pose aujourd'hui dès le début de l’année dans la classe, c’est, avec la connaissance fine et approfondie de chacun de mes élèves, ce qui occupe la plus grande partie des mes journées pendant plusieurs semaines. C’est un cadre que je construis et décris patiemment et qui consiste dans un certain nombre de règles, dites et non dites, d’habitudes, de comportements, d’attitudes, de manières d’être pour les élèves et pour moi-même, et ce cadre permet l’instauration, grâce à une réelle bienveillance, un peu de psychologie et beaucoup de bon sens, d’une confiance et d’un respect réciproque sur quoi je peux bâtir les apprentissages. Il faut ensuite faire ce qu’on dit, dire ce qu’on fait, se montrer juste en toute circonstance (rien ne heurte davantage les élèves que l’injustice, sauf peut-être quand un maitre dit des gros mots), garder le contrôle de soi (ne pas hésiter à différer la réaction, savoir laisser redescendre la tension des deux côtés). Il faut enfin réfléchir à ce qu’on propose en termes de contenus, à la manière de présenter et d’amener les apprentissages (ce qui s’appelle tout bonnement la pédagogie).

Une fois ce cadre posé, parfaitement compris par les élèves, chacun sait ce qu’il peut faire, ce qu’il a le droit de dire, quel est son périmètre d’évolution, alors il reste « seulement » la gestion au quotidien des émotions et des pulsions. Je sais quand mon autorité est posée dans la classe précisément quand je n’ai plus d’ « actes d’autorité » à faire. J’aurai à rappeler mon autorité quand l’ordre et la discipline indispensables au travail seront à l’occasion écornés. D’une certaine manière, mon autorité auprès de mes élèves est établie quand ceux-ci décident de ne pas y avoir recours.

En équipe

On comprend bien ce que l’autorité peut avoir d’intime, de personnel, que c’est à chacun de l’établir avec ses élèves. On comprend aussi ce que cela peut avoir de complexe à définir et à mettre en place. Je ne suis pas parvenu seul à trouver cette autorité en moi. A l’IUFM (où beaucoup de nos questions portaient sur la « gestion de classe »), dans les ateliers de pratique professionnelle, on échangeait entre stagiaires sur nos difficultés, on partageait nos retours de pratique, nos réflexions, nos idées ; les visites que j’ai pu faire dans les classes de maitres référents ont été autant d’occasions d’observer comment d’autres avaient trouvé et pratiquaient leur autorité ; nommé remplaçant sur des postes en SEGPA et en EREA, j’ai eu la chance de passer deux semaines dans la classe d’un maitre formidable, exemplaire, le voir travailler avec ses élèves m’a énormément appris et nourri ma pratique ultérieure.

Il faut accompagner les jeunes maitres, au plus près, leur permettre ces échanges, cette observation, car c’est des autres que viendront, petit à petit, l’assurance et les certitudes personnelles.

Le travail mené ensuite en classe, seul, n’a que peu de chance produire ses fruits dans le temps s’il n’est pas renforcé, accompagné, validé par le travail en équipe. Dans une école, l’autorité de chacun dans sa classe ne peut se construire que si elle n’est pas mise à mal à l’extérieur, que si elle se prolonge en tout lieu de l’école, dans les couloirs, dans les escaliers, dans la cour, à la cantine. C’est le rôle de l’équipe éducative au grand complet de veiller à cette cohérence, et la cohésion de cette équipe est décisive. Nous devons être sur la même longueur d’onde, obéir aux mêmes règles, réagir peu ou prou de la même manière, sur la même échelle de valeurs. Un élève doit trouver la même réponse à ses actions, ses réactions, ses propos, avec n’importe quel adulte de l’école.

Le directeur d’école a un rôle central, décisif, délicat, car il doit impulser la dynamique dans l’équipe, être le garant de la stabilité et de la cohérence du cadre, à la fois soutenir les enseignants de l’école et être attentif aux parents et à leurs demandes.

Le directeur du centre de loisirs doit travailler en pleine harmonie avec l’équipe enseignante et veiller à maintenir un continuum dans le cadre auprès de ses animateurs, ils ont un rôle important à jouer, en charge du temps méridien et des temps périscolaires.

Plus le cadre posé dans l’école sera l’affaire de tous et de chacun des adultes concernés, plus solide sera celui que je proposerai à mes élèves dans ma classe, meilleur sera le travail fait avec eux durant l’année.

Quant au politique…

Il ne faut pas être dupe : quand un politicien, surtout un candidat, parle de restauration de l’autorité, c’est en idéologue qu’il parle, en calculateur et en ignare des choses de l’enseignement. Promettre l’autorité, faire de sa restauration le cœur de sa proposition éducative, en campagne présidentielle, est bien pratique pour un candidat. D’une part, l’opinion publique sera d’accord avec lui, d’autre part c’est plus facile que de promettre la baisse du nombre d’élèves par classe ou de financer la formation continue des maitres.

Comment le politique peut-il restaurer l’autorité, alors que c’est fondamentalement quelque chose qui se joue au niveau de chaque école, dans chaque classe ? Qu’il commence par recevoir des profs, par visiter des écoles, qu’il cherche à comprendre ce qu’est réellement ce métier. Qu’il continue en se montrant intraitable dans le respect public montré vis-à-vis de l’école, en reprenant de volée les élus qui disent tout et n’importe quoi sur l’éducation si cela peut susciter deux hochements de tête au zinc du café du commerce. Qu’on dise des âneries sur l’école doit lui devenir insupportable. Qu’il soutienne les enseignants quand ils se battent pour une école meilleure, au lieu de dénoncer les grèves de privilégiés. Qu’il valorise leur rôle, qu’il dise leur réussite, aussi, pas seulement que l’école ne marche plus quand sort PISA. S’il arrive au pouvoir, qu’il renforce la formation initiale et continue des maitres sur ce sujet.

Pour le reste, qu’il nous laisse faire.

 

Par http://blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs

Publié dans Education et loisirs

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