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Lundi 31 mars 2008 1 31 /03 /Mars /2008 11:10
Suicide d’une instit : l’Education Nationale comme symptôme d’une France en décomposition



 
Par Bernard Dugué (son site) - http://www.agoravox.fr/


 


Valérie Cruzin, 39 ans, enceinte de six mois, s’est suicidée le 4 mars 2008, donnant à cette occasion la mort à un enfant à naître. Elle était institutrice de maternelle, en poste depuis un an et demi dans la ville de Pauillac, situé dans une région connue pour être austère, le Médoc. Un geste grave qu’on ne peut comprendre et qui a surpris la presse au point que la nouvelle divulguée le 28 mars dans Sud-Ouest soit reprise par les médias nationaux. Sans doute, les proches se sont donnés un délai pour rendre public un fait aussi tragique, le temps de digérer et de reprendre des forces pour répliquer car dans cette affaire, une plainte a été déposée contre des parents d’élèves pour diffamation suite à des lettres adressées au rectorat et même au domicile de la victime. Cette institutrice était semble-t-il connue pour des problèmes relationnels. C’est ce qu’annonce André Mercier, inspecteur d’académie jouant son rôle de contre-feu face à l’accusation des proches contre une hiérarchie qui n’aurait pas soutenu Madame Cruzin, victime d’une fronde émanant de parents et de membre de cette école maternelle, dont quelques agents dépendant des services municipaux. La dépêche de SO fait état notamment d’une réunion plutôt sévère, sorte de tribunal tenue à la rentrée 2007 pour « recadrer » comme on dit l’intéressée avec la présence de deux élus municipaux (au passage, merci la politique de proximité et le cafouillage politico-administratif, avec des agents ayant deux hiérarchies). Un climat qui s’est détérioré de mois en mois. Une affaire de greffe anthropologique comme on en connaît dans les annales, dans des régions, disons, frustes, locales, de terroir comme on dit. Des histoires inspirant des téléfilms, en France et plus souvent aux Etats-Unis. Une configuration idéale pour une analyse à la René Girard. Le bouc émissaire devenu prétexte à un lynchage collectif d’une communauté de terroir. Et comme Madame Cruzin était dans un profil à tendance dépressive, l’irréparable a eu lieu. Alors qu’elle était en poste depuis plus de dix ans sans antécédents, décrite comme entière par une de ces anciennes collègues d’Eysines où elle enseigna six ans sans se faire remarquer. Une affaire bien embrouillée.

Quand un flic flingue un type et que la presse s’empare du fait divers, et qu’on soupçonne quelque bavure, les autorités lancent la formule canonique : « la victime était connue des services de police ». C’est ce qu’on appelle du déminage médiatique très conventionnel. Valérie Cruzin suicidée, et une sorte de bavure de la hiérarchie qu’on soupçonne, non pas de l’avoir abattue, mais d’une non assistance à institutrice en danger. Et la formule canonique aussi téléphonée qu’on se demande si elle n’aurait pas été enseignée aux futurs administrateurs pour communiquer en cas d’urgence avec la presse. Rien sur le plan professionnel, affirme André Mercier, inspecteur d’académie mais « nous avions été alerté de ses difficultés relationnelles avec d’autres enseignants, le personnel de l’école, les parents ». Pour parler ouvertement, cette dame était connue des services du Rectorat. Comme on dit connu des services de police. Que s’est-il passé réellement ? Nous ne le saurons sans doute jamais. D’ailleurs, comme on s’en doutait, les journalistes ont tenté de faire parler quelque parents et quelques professionnels de cette école maternelle mais en pareil cas, on se doute bien que les faits étant si grave et si médiatisés, l’omerta règne et personne ne voudra s’exprimer. Pourtant, on a bien deviné bien la situation. Et malgré ce qu’on pressent dans les tenants et aboutissants, une affectation mal préparée, un atterrissage douloureux, comme pour beaucoup d’enseignants mutés ou nommés. Cas de Mme Cruzin qui avait demandé sa mutation à Pauillac, ville natale de son mari. La morale imposerait qu’on prenne position contre cette hiérarchie qui n’a pas mis les moyens nécessaires pour éviter le drame. Qu’en penser ? Lire cette parenthèse***

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Le marasme règne-t-il à l’Education Nationale ? Le suicide de Valérie Cruzin entre dans ce qu’on pourrait appeler une série de violences exercées à l’encontre de membres du corps enseignants. Rappelons un autre fait aussi grave. Karen Montet-Toutain, professeure poignardée par un élève. Et auteure d’un livre où elle dénonce une hiérarchie qui ne l’aurait pas soutenue. Ces deux événements méritent d’être associés, bien qu’il soient différents, d’un côté des parents d’élèves et une sorte d’ostracisme local, de l’autre un élève intempestif mais à chaque fois, cette violence contre ces pièces essentielles de la société, les enseignants, ceux qui forment le citoyen et l’instruisent. L’éducation, la plus belle conquête de l’homme après le cheval, la quintessence de la république et de la démocratie. Et une hiérarchie qui paraît ne pas jouer son rôle. Ces cas sont-ils isolés ? Non, en consultant les témoignages sur le Net, on peut affirmer que les situations de détresse dans laquelle sont plongés des enseignants, notamment des stagiaires, sont répandues ; et toujours, en dépit des diversités, un dénominateur commun, cette hiérarchie qui ne met aucune application à soutenir les enseignants en difficulté. Ces choses dites, on se demandera si cette situation est ancienne, donnant l’impression d’être aggravée par un phénomène d’exposition médiatique, ou alors si réellement, la situation du corps enseignant a empiré, suivant de ce fait la dégradation des relations de travail dans d’autres secteurs, privés notamment, avec des cas de suicides et un stress jugé en augmentation. Affaire à surveiller de près comme on dit !

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La synchronie des événements nous amène aux récentes frondes d’élèves, de parents et de quelques enseignants mobilisés pour obtenir des moyens, ou du moins, refuser la diminution programmée des postes et donc des moyens. Ce serait faire preuve d’une mauvaise foi évidente que de relier ces affaires de violences à la question des moyens pour dispenser l’enseignement. A moins de pratiquer les amalgames les plus stupides du genre, si un prof est bousculé c’est parce que la classe est surchargée. A ce compte-là, autant imaginer des classes avec trois élèves et multiplier par dix le nombre d’enseignants. Il ne faut pas déconner. Mais ne pas être aveugle non plus et voir ces mobilisations comme un signe d’une révolte face à un Ministère cherchant à faire des économies. Le mouvement va-t-il s’amplifier ? La réponse la plus certaine étant négative. Car les établissements ne vivent pas les mêmes situations et que la fronde n’a aucune raison de s’étendre. Quand bien même ce serait le cas, le Ministère peut reculer sur les chiffres et proposer quelques postes sauvés du contingent de la rigueur. Pourquoi le mécontentement ne peut-il s’étendre à la France ? Parce que la question des moyens ne rassemble pas, ne se lit pas localement avec un sens commun, et surtout n’a aucune transcription en terme de symbole ou d’idéologie. Bref, rien à voir avec le CPE, dont l’impact symbolique a porté le mouvement de grande ampleur que l’on a connu en 2006.

L’EN voit ses moyens amputés. Mais les situations sont diverses. Certains établissements subissent plus durement la rigueur budgétaire. Alors que d’autres problèmes minent le corps enseignants. La violence et le marasme de la société s’invitent, à travers les parents irascibles, les élèves indociles produits d’une incapacité éducative parentale et de l’abrutissement médiatique, dans l’enceinte des établissements. Là est le signe d’une société qui se décompose et surtout s’ampute car les zones ne sont pas touchées de la même manière. Et une hiérarchie qui semble avoir démissionné, au service des calculs ministériels mais pas de l’éducation. Alors que le niveau des élèves de CM2 n’a cessé de baisser, chute brutale après 1990 puis lente dégradation la dernière décennie. Il y a quand même un problème. Ces élites de l’administration et des IUFM croient que sans elles l’éducation n’existerait pas et ne pourrait fonctionner. Alors que c’est l’inverse. C’est parce l’EN existe, fruit d’une longue œuvre de civilisation, que ces administrateurs sont en poste et au lieu d’être reconnaissants, ils sont devenus des narcisses bureaucratiques se croyant indispensables au système alors qu’ils ne font rien pour améliorer la situation ni la préserver. La France se meurt. Les élites l’ont tuée, avec la complicité des masses !

Et pourtant, l’espoir est indemne, car nous savons tous, nous gens lettrés et de plumes, que le salut existe et qu’il est porté par l’écriture qui si elle reprend ses lettres de noblesse et son impact révolutionnaire, peut mener le combat là où il doit se situer maintenant, dans les esprits, dans les symboles, dans les idées. L’écriture donne à voir, à penser, orientant les actions dans la bonne voie.

*** (Parenthèse décalée. Les esprits affûtés par le sens critique et historiques verront dans cette affaire l’héritage de Vichy. Ils compareront, toutes proportions gardées, la hiérarchie de l’EN et ses inspecteurs à la Préfecture de Papon en une autre époque. Ils verront dans ces lettres de parents d’élève des avatars de délation actualisés à la mesure de notre époque. Les lecteurs de Sartre trouveront sans doute la trace des salauds ordinaires à la Roquentin, et seront happés par cette nausée qu’on croyait ensevelie dans une autre époque. Hélas, ce n’est pas le cas. L’esprit de Vichy semble bel et bien présent. Rémanence d’une sale histoire qui n’ayant pas été soldée, continue à faire des dégâts, comme du reste le Maccarthysme au States. Certains veulent liquider mai 68. Ils feraient mieux de se pencher sur Vichy. Fin de parenthèse)
Publié dans : Infos du Monde - Communauté : La communauté pédagogique - Par willy et sandrine
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