Dans une grande salle sombre et humide, des élèves, derrière leur pupitre esquinté, attendent la maîtresse. Une partie de la classe a déjà commencé le cours : l’instit, avec une grande règle et
une équerre jaunes en bois enseigne aux CE2 des rudiments de géométrie. Sur un des murs est inscrit à la craie blanche : «La réussite est un don de l’effort ». Au dessus du tableau
noir est posé un martinet et certains élèves portent une blouse.
Image d’Epinal de l’école façon La guerre des boutons ? Non, octobre 2004 à Mbour, ville côtière du Sénégal, près de Dakar. Près de 200 enfants viennent quotidiennement apprendre le
français le matin, l’arabe l’après midi dans cette école « franco-coranique » installée dans une ancienne écurie.
Le matin, les enfants, fils et filles de pêcheurs pour la plupart, arrivent habillés avec soin et coiffés avec précision : les filles rivalisent par leur coiffure et leurs tresses
labyrinthiques, les garçons sont tondus. Quand la maîtresse des CE1, une «toubab» («tout blanc» en wolof le dialecte local), fait son apparition dans la salle accompagnée de la directrice, tous
les élèves se lèvent et, en chœur, déclament « Bonjour maîtresse ! ».

Pendant deux mois, elle tentera de leur enseigner le français, les maths ou la géo. Ils ont entre 10 et 14 ans et la plupart d’entre comprend à peine le français. Arithmétiques, divisions
territoriales, grammaire française : des cours qui prennent appui sur des livres venus de France mais dispensés avec les méthodes d’enseignement locales : apprentissage par cœur, récitation
orale, punitions physiques. Les élèves ont rarement plus d’un stylo et ils se partagent les cahiers en déchirant des pages.
A Mbour, tout n’est que sable et pierre et le mercure descend rarement en dessous des 20°C. Le cours de lecture est dispensé à partir du seul livre disponible qui raconte l’histoire de la
chèvre de Monsieur Séguin. Difficile donc d’échapper à des questions du type «à quoi ça sert la neige?» ou «c’est quoi un sapin?». Quant aux trains des exercices de maths qui partent de Tours
pour arriver à Mulhouse sans oublier de s’arrêter 15 minutes en gare de Dijon, ils deviennent des trains Saint Louis – Dakar stoppés 15 min en Casamance par des hommes armés.
En maternelle, ce sont des voix aigües d’enfants qui répètent inlassablement « yéméléve », «yémassié» dans un bruit de chaises, de disputes et de rires. Ils imitent et suivent du regard la
maîtresse, une grosse femme en blouse verte, qui, joignant le geste à la parole, récite «Je me lève», «Je m’assieds». Cet exercice fini, la leçon de savoir vivre se poursuit : en chœur
les enfants répètent : «Je ne crache pas sur mon voisin», «Je ne tape pas mon voisin». Dans un coin, une petite fille aux tresses dressées sur la tête n’arrête pas de pleurer ; c’est
son premier jour de classe. Agacée, la maîtresse la prend dans ses bras et la gronde. La situation empire. Alors elle sort puis revient, s’accroupie à côté de la petite et brusquement lui
allume la flamme d’un briquet devant les yeux. Effrayée, la petite s’arrête net de pleurer.
Graine de Baobab
« Lundi matin, l’emp’reur, sa femme et le p’tit princeuuuu, sont venus chez moiiii pour me serrer la pinceuuuuu … ». Dans la salle voisine, une cinquantaine d’enfants de 6 à 10 ans
sont entassés jusqu’à quatre derrière les pupitres, sur une dizaine de rangées. Radieux, ils crient plus qu’ils ne chantent et leur maître, un homme jeune et grand, ponctue, avec une longue
baguette de bois, les paroles de la comptine inscrites à la craie sur le tableau.
Au milieu du bâtiment, une cour ensablée. Des chèvres s’y promènent, entre des petits tas de briques rouge et une carcasse de voiture gisant à côté d’un puits. La chaleur
chasse les animaux vers l’ombre, dans un coin de la cour où est aménagée, à l’aide de deux panneaux de pailles adossés aux murs, la classe des plus grands. Leur maître est sévère, les élèves
sont discrets et studieux. Les seuls qui ne se précipitent pas dehors quand la directrice, Aïda, sonne la cloche de la recréation.

Quant aux autres enfants, ils déboulent instantanément des classes. Ils courent, jouent, se disputent ou vont acheter des graines de baobab aux femmes qui, chaque jour, disposent leur
étal devant l’école. Les profs discutent, les hommes allument une cigarette, les femmes retroussent leur jupe pour s’asseoir dans un soupir sur une chaise. La chaleur est écrasante, près de
40°C à l’ombre.
Oussa, professeur des CM2 et doyen de l’école est peu optimiste pour ses élèves dont il sait que la moitié partiront en mer quand viendra la saison de la pêche. Blasé, ils trouvent que
ses élèves « sont nuls ». «Il faut utiliser le martinet sinon ils ne comprennent rien», assure-t-il. Et quand il met l’objet dans les mains de la maîtresse toubab qui s’échine à
expliquer ce qu’est un COD à un grand gaillard de 14 ans, celle-ci trouve difficilement les mots pour expliquer à quel point ces méthodes la révoltent. Alors, elle se contentera d’un «non
non ça va, je n’en ai pas besoin».
Esprit maléfique
«C’est à l’école qu’ils apprennent à être de bonnes personnes et de bons musulmans», explique Aïda. Devant le nombre croissant d’enfants mendiants et orphelins, elle a décidé de fonder
cette école en 1999, pour que ces « talibés » comme on les appelle trouvent refuge. Souvent issus de famille pauvres et nombreuses, ces enfants sont « recrutés » très jeunes par des marabouts
sans scrupules qui les envoient arpenter les rues de sable de Mbour : ils déambulent, pieds nus et en haillons, une tasse en plastique à la main, mendiant des pièces, de l’eau ou du riz. S’ils
ne ramènent pas les 150 francs CFA (environ 0,20 €) demandés, ils sont battus. Quand ils ne mendient pas, ils sont enfermés dans des écoles coraniques où ils apprennent par cœur le Coran et
vivent dans la promiscuité sans accès aux soins de santé. Ils sont estimés à environ 100 000 dans tout le pays.
Aujourd’hui, Aïda est fière d’emmener les bénévoles occidentaux à Malikunda, une ville voisine. Le chantier de sa nouvelle école, rendu possible grâce à une ONG française, touche à sa
fin et d’ici peu près de 500 enfants pourront s’y rendre. «Quand je vois tous talibés qu’il y a encore à Mbour, ça me donne envie de pleurer et de me battre», affirme-t-elle. Dans sa
grande maison carrelée avec eau et électricité courante, elle les accueille régulièrement, les loge, leur paie des papiers d’identité. Aux plus grands, elle donne des travaux domestiques ;
bricolage, ménage ou courses. Et tous, elle les emmène, chaque matin, en même temps que ses propres enfants, à l’école.
Femme éclairée mais pieuse musulmane, Aïda porte le voile et partage son mari avec une autre femme. Grand et fine, les pommettes saillantes, elle défend avec ferveur l’Islam modéré et
d’éducation. Dans un français parfait, elle explique que l’école permet aussi d’être un « bon musulman » et s’insurge contre les «radicaux». «Comment peuvent-ils croire que le Prophète a
demandé à ses fidèles de tuer ? Il faut se battre pour sa religion, oui, mais comme on se bat pour ses études, pas avec les armes.»
Quelques instants plus tard, elle poursuit : «si la petite Mamé n’est pas venu en cours ce matin c’est parce qu’elle doit rester au lit car un esprit maléfique est venu lui jeter un sort
pendant la nuit. Le marabout doit venir cet après midi ».

Son neveu Abdoulaye, fils de sa sœur Awa, fait sa fierté. Elevé à Mbour, il est aujourd’hui, à 23 ans, étudiant en relations internationales à la faculté d’Afrique de l’Ouest
de Dakar, l’une des deux universités du pays. De grands bâtiments, dans un campus immense où l’on circule en voiture. Certains sont en partie détruits ou fissurés : la nature y a repris ses
droits et des chèvres errent dans les amphithéâtres. Une grande bibliothèque universitaire jaune a été très récemment construite, grâce à un fonds d’une ONG. Dans le hall du bâtiment
principal sont affichés des résultats d’examens et l’on remarque que des dizaines d’étudiants portent les mêmes nom et prénom. Dans ce pays où les hommes sont polygames et les fratries
nombreuses, les patronymes identiques sont monnaie courante. Ils symbolisent l’absence d’invidualisme dans la société : la personne compte moins que le clan, la famille. Peu importe donc la
multitude d’homonymes. Et si les enfants sont poussés à la réussite scolaire puis professionnelle, c’est davantage pour permettre à leur famille de vivre dans l’aisance matérielle que pour
permettre leur accomplissement personnel.
Lors du premier jour de classe, en CE1, la maîtresse toubab avait fait remplir des petites fiches de renseignement aux élèves. A la question «Quel métier voulez vous faire plus tard?»,
les réponses se partageaient en footballeur ou président.
photos: Hélène Bekmezian