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Lundi 22 septembre 2008 1 22 /09 /Sep /2008 06:52
" Entre les Murs "  le film qui secoue l’école


Par GÉRARD LEFORT et DIDIER PÉRON - http://www.liberation.fr/


On reproche suffisamment au cinéma français de ne s’intéresser qu’aux tourments existentiels
de jeunes bourgeois du VIIe arrondissement taraudés par le vide pour ne pas louer Entre les murs. Mais le film de Laurent Cantet revient de très loin : il n’avait pas été annoncé au cours de la conférence de presse rituelle révélant la sélection officielle du dernier festival de Cannes. Des tractations tendues entre les différents comités de sélection et une certaine indécision (ou réticence) du directeur de la manifestation, Thierry Frémaux, avaient ainsi conduit à une situation inédite de place à prendre au côté des déjà retenus Desplechin (Un conte de Noël) et Garrel (la Frontière de l’aube). Faisant figure de repêché de dernière minute (comme certains à l’oral du bac), le film a été projeté en plein après-midi, le dernier jour de la compétition, avec à peu près aucun photographe pour immortaliser la montée des marches de l’équipe du film au grand complet. Sans l’énorme coup de pouce surprise d’une palme décernée par une star américaine, Sean Penn, président du jury, ce film de la 25e heure serait reparti comme il est arrivé, dans l’indifférence à peu près générale.

Tohu-bohu. Cette palme d’or française, la première depuis Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat, en 1987, a de fait créé en mai une inflammation médiatico-politique spectaculaire. Le collège Françoise-Dolto, dont sont issus les élèves du film, a été littéralement envahi par les caméras de télévisions et les journalistes. Tout le monde s’est mis à avoir un avis sur le film, y compris des gens qui ne l’avaient pas encore vu (dont Alain Finkielkraut - dans le Monde pour une tribune amusante intitulée Palme d’or pour une syntaxe défunte - ou Christine Albanel ). L’Elysée, cherchant à tirer quelques bénéfices publicitaires de ce coup de projo sur des Français gagnants, avait fait savoir qu’il serait preneur d’une projection privée à condition que les collégiens et le cinéaste y assistent. Il n’y aura pas de suite.

Quatre mois après ce tohu-bohu, le film sort enfin et redescend sur terre. Il est cette fois synchrone avec l’actualité toujours chaude de l’école, qui plus est à l’heure d’une rentrée scolaire houleuse ponctuée par les gaffes à répétition du ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos. Cette capacité à capter un malaise français n’étonnera que ceux qui n’avaient pas vu les films précédents de Laurent Cantet. Ressources humaines était en grande partie une réflexion sur la mise en place des 35 heures, l’Emploi du temps une sorte de méditation sur la déshérence des cadres sup et Vers le sud, une «enquête» sur le tourisme sexuel.

Ce réalisme social n’est pas rare dans le cinéma français, si l’on songe par exemple aux premiers films de Robert Guédiguian. Mais la singularité de Cantet tient à une capacité à moderniser les vieilles questions du travail, des rapports de classes, de la transmission du savoir en dehors de toute martyrologie ou héroïsation des «damnés de la terre». Cette manière inédite de procéder n’en est pas moins politique, moins idéologique, plus désemparée ou expérimentale.

Match. Preuve que le sujet n’est pas strictement franco-français, Entre les murs (The Class, en version anglaise) a déjà recueilli de nombreux articles élogieux à l’étranger, notamment dans le magazine professionnel américain Variety, qui n’a pas la réputation d’être tendre avec notre cinéma. Le film fait d’ailleurs vendredi l’ouverture du festival de New York (suivront des festivals à Londres, Taiwan, Dubaï…). Il a été vendu sur une quarantaine de territoires.

Sa sortie chez nous mercredi entre en concurrence directe avec un autre long métrage événement de facture radicalement différente, Faubourg 36, de Christophe Barratier. Le nouveau film de l’auteur de l’énorme succès les Choristes, produit par Jacques Perrin et distribué par Pathé, sort sur une combinaison de 500 écrans contre 350 pour celui de Cantet. Les budgets des deux films ne sont pas proportionnels à leur diffusion, puisqu’Entre les murs, basé sur un dispositif de tournage simple (lieu unique, pas de star) a coûté 2,5 millions d’euros, tandis que le film en costume de Barratier, mobilisant des têtes d’affiche (Jugnot, Kad Merad, Clovis Cornillac), se chiffre à 28 millions d’euros. Le match oppose surtout deux conceptions opposées du cinéma. D’un côté, le énième ripolinage des riches heures du Front populaire, de l’autre un film d’actualité plein de questions et de doutes. Les autorités chargées de désigner un film français pour les oscars semblent ne s’y être pas trompées, en reléguant Faubourg 36 au profit d’Entre les murs.


 

Un film de Laurent Cantet avec François Bégaudeau

Palme d'or au Festival de Cannes 2008.




Publié dans : Cinéma, Musique, Tv, People - Communauté : Le meilleur du Cinéma - Par willy et sandrine
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Commentaires

CANTET ET BÉGAUDEAU : UNE CONJURATION

     

Bégaudeau désormais est le nom d'un problème. Que n'a-t-on pas écrit, déjà, sur son roman Entre les murs, l'événement noir qui marquera la fin de notre histoire scolaire. On parla d'une chronique « savoureuse », « douce-amère », de l'école d'aujourd'hui. Pendant que l'on vantait la manière « héroïque et modeste » de son enseignement, l'on entendit ce professeur se perdre dans l'apologie d'une « loquacité débridée », même d'un « joyeux bordel », censés donner à notre école la chance et l'occasion d'une renaissance.

Or de quoi s'agit-il ? D'un professeur qui a changé son rôle de maître en bousilleur d'enfants pour la plupart odieux, comme l'écrivain les a voulus : très uniformément stupides, grossiers, caractériels. Du coup, l'idée a pu germer que, dans cette sorte d'autoportrait pour un peu masochiste, dans ce martyre fictif, notre école naufragée recevait une volée de bois vert. Mais non, Cantet et Bégaudeau, conjurés sur ce point, affirment que leurs deux œuvres sont des documentaires sérieux et « engagés », entés à la promesse d'un mouvement positif.

À quoi s'ajoute la profession de foi réitérée de l'acteur-romancier qui joue avec niaiserie son propre rôle. « Un cours, ça doit partir dans tous les sens, pour le meilleur et pour le pire ». « Le bon prof, ajoute-t-il, est celui qui se trompe, qui est peu sûr de lui, de mauvaise foi, irresponsable : qui même n'enseigne pas ! » Les traits de cet idéal-type sont fièrement revendiqués à longueur d'interview, tellement ce Pierrot triste n'a de cesse de chercher, dans le fiévreux miroir de chalands médusés, un reflet suffisant : Socrate réincarné, anthropologue de choc, grand écrivain, enfin acteur « facile » à l'égal des plus grands.

Aussi bien le voit-on dans ses œuvres. S'il lui fallait analyser ce concentré de pure bêtise professorale, un formateur d'IUFM qu'anime un reste de bon sens constaterait qu'il n'est aucune leçon qui ait une ligne. Que l'on nous donne à voir une classe de zombies déraillants, crépitant comme un feu d'étincelles allumé par un artificier dément ou ivre. Que du maître des lieux il n'est aucune explication qui ne soit fausse ou inappropriée, inopportune ou erratique. Il ne s'agit nullement de l'à-peu-près fatal au labeur malaisé de la conversation pédagogique, mais de l'incertitude liée à un discours papillonnant, toujours irréfléchi.

Il n'est aucun moment de ces leçons que l'on puisse approuver : ni adresse généreuse, ni exposé clair et précis, qui sont au cœur de toute sérieuse éducation. Passons sur ces élucubrations sur le foot-ball, sur la DS 19 et sur l'âge de Johnny Halliday ; sur la taille de l'Autriche, sur les homosexuels, sur la misogynie, sur le sens de la vie ! Passons sur ces remarques grammaticales ponctuées par les « euh, oui, non » du professeur, conclues souvent par un « de toutes façons, ça sert à rien », comme on le voit dans cette absurde leçon sur l'imparfait du subjonctif, dont on a fait l'emblème du film. On parlerait jusqu'à demain sans que l'humeur retombe, à court d'exemples.

Surtout qu'on ne nous serve pas les mêmes chansons sur l'air du temps : les quartiers, le jeunisme,  le chômage. Toutes choses bien réelles et qui méritent une décision. Il ne s'agit ici que du portrait d'un professeur que la nation entière est en passe d'applaudir, et sur lequel devrait s'abattre la froide sentence de Montesquieu : Non, ce n'est point le peuple naissant qui dégénère, il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus. Pour inventer les conditions d'un magistère démocratique, il faudrait que l'élève, au moins, ne soit pas exposé à des discours inadmissibles. Et que déjà le professeur fût un adulte mieux assuré de ses savoirs, délivré d'un fatal narcissisme. Différent de celui que l'on voit bégayer, faire sans cesse le malin, débiter des erreurs, s'empêtrer dans des duels pathétiques ; refuser piteusement de reconnaître une faute qui ferait honte à un enfant (cette insulte de « pétasses », que désormais toute la France connaît par une scène d'anthologie).

Et ceci nous conduit à ce qui certainement est le plus important, peut-être la clé de tout. Ce professeur qui dit vouloir le bien de ses élèves, mais est inapte à les entendre ; qui fait de l'anarchie un dogme terrorisant (« C'est vous, le prof », protestent-ils) et qui, dans le même temps, garantit ses leçons par une idée abstraite et fausse de son enseignement : l'étiquetage absurde des vieilles figures de rhétorique ; l’examen du schéma actanciel de la structure des contes, « bien plus démocratique que l'imperiun bourgeois de l'humanisme » – prendra place dans nos mythes comme l'Hérode achevé de la pédagogie : un professeur indifférent et froid, vide de tout idéal, et qui se venge de sa désespérance en refusant de tenir seul le rôle de dernier homme.

 

Sans doute Laurent Cantet serait-il étonné d'entendre dire qu'il a prêté la main de manière ingénue au nihilisme le plus noir, et que son film expose et fait le mal avec un tour de plus. C'est lui, pourtant, qui a couru vers Bégaudeau et qui, lisant à peine son livre, séduit par l'air du temps et abusé par son discours, intronisa ce pédagogue pervers en Socrate héroïque qui prend le risque du désordre, donnant ainsi quitus à un desperado qui inocule au peuple-enfant sa maladie mortelle : le néant de l’esprit où seul le sans-avenir semble avoir de l'avenir.

Le candide est celui qui ne voit pas le mal dans tous ses déguisements.

Lui qui croyait s'être attelé à un film au moins honnête, au prix de concéder quelques poncifs à l'air du temps, se voit sommé de reconnaître qu'il participe à l’entreprise qui éviscère la société de toute force positive. Or qu'aurait-il fallu pour contenir ce maléfice ? Que sans doute il comprenne que cette parole sacralisée comme un article du nouveau dogme – ah, l'oralité ! – emprisonne les consciences en arrière des pulsions, manque à être raisonnable et civile. Mais comment résister à cette idée étroite et dangereuse de la pédagogie, quand on est cinéaste et qu’on s’engouffre sans malice du côté de la vie : un film documentaire réalisé comme en se jouant, où l’on tire le meilleur d'enfants rendus  aimables par la grâce d'un tournage qui leur demande justement de jouer l'école, et où toute souffrance et toute rancœur sont rédimées, dans les moments trompeurs d'une immédiate jubilation ?

Pourtant, on doit lui rendre grâce d’avoir montré des êtres vrais, non les marionnettes du romancier : sauvageons étiquetés comme dans un zoo, professeur énervé ou hagard, collègues fantomatiques ou abrutis, qui semblent le degré zéro de la culture, ou principal ventriloqué par la langue morte du no man's land ministériel, toutes figures garanties par d’arrogantes protestations (« Le réel est toujours d’avant garde »), en vérité puisées dans le folklore étroit du poujadisme. On lui sait gré aussi d’avoir rendu son corps à la parole vivante, contre celle du roman, qui est aiguë, sèche, froide comme une bande enregistrée par une machine à spectre étroit, sans rythme et quasi morte à force d'indifférence, en dépit des ces voix qui cherchent à mordre, au beau milieu d’un mitraillage verbal donné pour juste. Surtout de lui avoir ôté la pointe de son sarcasme, car il n’est rien Bégaudeau ne considère sans bienveillance, qu’aucune phrase ne saccage, ne méprise : le principal, l’école, ses collègues professeurs, les parents d’élèves, l’Autriche, les nains, la langue, la France, le siècle, la culture. Qu’on ne dise pas qu’il s'agit d’un jeu, cet humour qui fait honte aux potaches : « Vous charriez trop, monsieur ». Ni même que Bégaudeau A un regard, car il EST un regard qui détruit : le bourrelet de Khoumba, le ventre d’une collègue enceinte, sa propre nullité de professeur, même la photocopieuse !

Nous voici revenus dans les parages du gouffre. Jamais l’on est allé si loin dans la naturalisation. Aura-t-on jamais lu une phrase plus assassine que : « Moche, Sofiane, a commencé à lire » ? Adorno tremblerait de voir quel tour a pris, dans un écrit immonde qui passe pour une pochade, cette esthétique d’après Auschwitz. Peut-être Laurent Cantet, loin de vouloir favoriser le plus noir des principes, se sera-t-il senti capable, l'ayant entre-aperçu, de le neutraliser. Mais ce n’est pas assez que le bourrelet de Khoumba n’ait pas été filmé, que tant de coups d’épingle meurtriers aient disparu. Et que Sofiane, peut-être, apparût sur l’écran comme une enfant de Dieu. La ruse est justement que c’est par l’esthétique que sa générosité, qui est réelle, se trouve prise en défaut. Voilà le cinéaste pris au piège, ayant édulcoré le récit d’origine : ayant ainsi donné licence au maléfice en lui ôtant son âpreté, sa haine et sa brutalité, ayant peut-être autorisé la plus funeste des contrebandes, à proportion que l’attention du spectateur devient moins vigilante et se démobilise. Le paradoxe en somme est que le Bien couvre le Mal, loin de le conjurer, nous rende moins lucides sur sa nature et ses travestissements.

 

Si donc on les regarde tous deux, Cantet et Bégaudeau, comme les tristes champions d’une guerre de principes située dans les étages profonds de nos esprits – de ce côté, un Bien mal assuré par une plate esthétique, tout à la fois documentaire et kitsch : se réclamant d'une part du plat vérisme audio-visuel, et de l'autre recyclant des poncifs ; de cet autre côté, un Mal tout à la fois désordonné et méthodique, borné et très subtil, hargneux et rigolo – sait-on qui à la fin l'emportera, le candide cinéaste ou l'écrivain taxidermiste ? S'aventurer vers cette question oblige à formuler trois vœux. D’abord, que chaque Français aille voir le film pour y chercher les traces, tout de même, d'une sorte d'amour ; et qu'il affronte seulement après le risque d’ouvrir unGGg livre où est écrit en encre sympathique, derrière la moindre phrase : ici, nul n'est sauvé. Que, comme tout homme de l’art, ensuite, Laurent Cantet fasse une pause dans la course du succès, et se pose une bonne fois la question de savoir si, dans l'ampleur d'une catastrophe, une œuvre lui résiste ou bien lui obéit. Quant à l'homme Bégaudeau, qui a le noir talent de ceux qui raillent un tel vocabulaire et qui, pour réussir, ne sont jamais à court d'aucune tricherie – qui profite, comme ici, d'une morale de l'art opposée à la sienne –, on voudrait qu'il comprenne que l'âpreté hargneuse de la moindre de ses phrases porte atteinte à la vie. Et qu'à cette condition – qui sait ? – il puisse devenir un écrivain.

 

Du coup, un dernier mot sur les deux plans qui ferment le film. L'ultime image est celle de la classe vide. Non ce vide de volière après que fut donné le signal des vacances, mais celui, effroyable, que nous avons palpé pendant deux heures, et auquel nous prêtons une attention rétrospective. Ecoutons après coup la teneur du vacarme d’une classe-Bégaudeau. Silence et nuit d'avant toute chose, comme avant toute Genèse. Or nous voilà nous-mêmes, à l'autre bout du temps, sommés de traverser l'effarante énergie de corps électrisés par seulement la matière, et d’entendre prononcer, sous cette parole déconnectée de toute espèce de sens commun, en arrière de ces phrases que rien ne justifie, cette clausule qu’on redoute : ah c'est fini, ça va finir. La vraie fin, cependant, nous montre la sortie de Souleymane et de sa mère, après qu’elle a toisé pour nous, de son regard de reine, le piteux professeur qui a fait du saccage des enfants une philosophie. Elle s’avance « hors les murs », suivi du grand garçon penaud qui demeure à distance de ce que l’émotion, en nous, dans l’effet saisissant d’une contre-contre-plongée, regarde disparaître comme plus qu’une mère blessée : la noblesse en personne.

Merci au cinéaste Laurent Cantet de nous avoir offert, dans le hasard d’une fin qui lui échappe, ce plan sublime. Et merci par ailleurs au petit dieu méchant de la pédagogie de nous avoir donné à son insu, par la grâce même de l’incurie du pire représentant qui soit, une si belle leçon.

 

Patrick Guyon, écrivain

Haut fonctionnaire de l’État

Dernier livre publié : Pour une politique de l’esprit (Ed. Jérôme Millon)

 

 CANTET ET BÉGAUDEAU : UNE CONJURATION

     

Bégaudeau désormais est le nom d'un problème. Que n'a-t-on pas écrit, déjà, sur son roman Entre les murs, l'événement noir qui marquera la fin de notre histoire scolaire. On parla d'une chronique « savoureuse », « douce-amère », de l'école d'aujourd'hui. Pendant que l'on vantait la manière « héroïque et modeste » de son enseignement, l'on entendit ce professeur se perdre dans l'apologie d'une « loquacité débridée », même d'un « joyeux bordel », censés donner à notre école la chance et l'occasion d'une renaissance.

Or de quoi s'agit-il ? D'un professeur qui a changé son rôle de maître en bousilleur d'enfants pour la plupart odieux, comme l'écrivain les a voulus : très uniformément stupides, grossiers, caractériels. Du coup, l'idée a pu germer que, dans cette sorte d'autoportrait pour un peu masochiste, dans ce martyre fictif, notre école naufragée recevait une volée de bois vert. Mais non, Cantet et Bégaudeau, conjurés sur ce point, affirment que leurs deux œuvres sont des documentaires sérieux et « engagés », entés à la promesse d'un mouvement positif.

À quoi s'ajoute la profession de foi réitérée de l'acteur-romancier qui joue avec niaiserie son propre rôle. « Un cours, ça doit partir dans tous les sens, pour le meilleur et pour le pire ». « Le bon prof, ajoute-t-il, est celui qui se trompe, qui est peu sûr de lui, de mauvaise foi, irresponsable : qui même n'enseigne pas ! » Les traits de cet idéal-type sont fièrement revendiqués à longueur d'interview, tellement ce Pierrot triste n'a de cesse de chercher, dans le fiévreux miroir de chalands médusés, un reflet suffisant : Socrate réincarné, anthropologue de choc, grand écrivain, enfin acteur « facile » à l'égal des plus grands.

Aussi bien le voit-on dans ses œuvres. S'il lui fallait analyser ce concentré de pure bêtise professorale, un formateur d'IUFM qu'anime un reste de bon sens constaterait qu'il n'est aucune leçon qui ait une ligne. Que l'on nous donne à voir une classe de zombies déraillants, crépitant comme un feu d'étincelles allumé par un artificier dément ou ivre. Que du maître des lieux il n'est aucune explication qui ne soit fausse ou inappropriée, inopportune ou erratique. Il ne s'agit nullement de l'à-peu-près fatal au labeur malaisé de la conversation pédagogique, mais de l'incertitude liée à un discours papillonnant, toujours irréfléchi.

Il n'est aucun moment de ces leçons que l'on puisse approuver : ni adresse généreuse, ni exposé clair et précis, qui sont au cœur de toute sérieuse éducation. Passons sur ces élucubrations sur le foot-ball, sur la DS 19 et sur l'âge de Johnny Halliday ; sur la taille de l'Autriche, sur les homosexuels, sur la misogynie, sur le sens de la vie ! Passons sur ces remarques grammaticales ponctuées par les « euh, oui, non » du professeur, conclues souvent par un « de toutes façons, ça sert à rien », comme on le voit dans cette absurde leçon sur l'imparfait du subjonctif, dont on a fait l'emblème du film. On parlerait jusqu'à demain sans que l'humeur retombe, à court d'exemples.

Surtout qu'on ne nous serve pas les mêmes chansons sur l'air du temps : les quartiers, le jeunisme,  le chômage. Toutes choses bien réelles et qui méritent une décision. Il ne s'agit ici que du portrait d'un professeur que la nation entière est en passe d'applaudir, et sur lequel devrait s'abattre la froide sentence de Montesquieu : Non, ce n'est point le peuple naissant qui dégénère, il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus. Pour inventer les conditions d'un magistère démocratique, il faudrait que l'élève, au moins, ne soit pas exposé à des discours inadmissibles. Et que déjà le professeur fût un adulte mieux assuré de ses savoirs, délivré d'un fatal narcissisme. Différent de celui que l'on voit bégayer, faire sans cesse le malin, débiter des erreurs, s'empêtrer dans des duels pathétiques ; refuser piteusement de reconnaître une faute qui ferait honte à un enfant (cette insulte de « pétasses », que désormais toute la France connaît par une scène d'anthologie).

Et ceci nous conduit à ce qui certainement est le plus important, peut-être la clé de tout. Ce professeur qui dit vouloir le bien de ses élèves, mais est inapte à les entendre ; qui fait de l'anarchie un dogme terrorisant (« C'est vous, le prof », protestent-ils) et qui, dans le même temps, garantit ses leçons par une idée abstraite et fausse de son enseignement : l'étiquetage absurde des vieilles figures de rhétorique ; l’examen du schéma actanciel de la structure des contes, « bien plus démocratique que l'imperiun bourgeois de l'humanisme » – prendra place dans nos mythes comme l'Hérode achevé de la pédagogie : un professeur indifférent et froid, vide de tout idéal, et qui se venge de sa désespérance en refusant de tenir seul le rôle de dernier homme.

 

Sans doute Laurent Cantet serait-il étonné d'entendre dire qu'il a prêté la main de manière ingénue au nihilisme le plus noir, et que son film expose et fait le mal avec un tour de plus. C'est lui, pourtant, qui a couru vers Bégaudeau et qui, lisant à peine son livre, séduit par l'air du temps et abusé par son discours, intronisa ce pédagogue pervers en Socrate héroïque qui prend le risque du désordre, donnant ainsi quitus à un desperado qui inocule au peuple-enfant sa maladie mortelle : le néant de l’esprit où seul le sans-avenir semble avoir de l'avenir.

Le candide est celui qui ne voit pas le mal dans tous ses déguisements.

Lui qui croyait s'être attelé à un film au moins honnête, au prix de concéder quelques poncifs à l'air du temps, se voit sommé de reconnaître qu'il participe à l’entreprise qui éviscère la société de toute force positive. Or qu'aurait-il fallu pour contenir ce maléfice ? Que sans doute il comprenne que cette parole sacralisée comme un article du nouveau dogme – ah, l'oralité ! – emprisonne les consciences en arrière des pulsions, manque à être raisonnable et civile. Mais comment résister à cette idée étroite et dangereuse de la pédagogie, quand on est cinéaste et qu’on s’engouffre sans malice du côté de la vie : un film documentaire réalisé comme en se jouant, où l’on tire le meilleur d'enfants rendus  aimables par la grâce d'un tournage qui leur demande justement de jouer l'école, et où toute souffrance et toute rancœur sont rédimées, dans les moments trompeurs d'une immédiate jubilation ?

Pourtant, on doit lui rendre grâce d’avoir montré des êtres vrais, non les marionnettes du romancier : sauvageons étiquetés comme dans un zoo, professeur énervé ou hagard, collègues fantomatiques ou abrutis, qui semblent le degré zéro de la culture, ou principal ventriloqué par la langue morte du no man's land ministériel, toutes figures garanties par d’arrogantes protestations (« Le réel est toujours d’avant garde »), en vérité puisées dans le folklore étroit du poujadisme. On lui sait gré aussi d’avoir rendu son corps à la parole vivante, contre celle du roman, qui est aiguë, sèche, froide comme une bande enregistrée par une machine à spectre étroit, sans rythme et quasi morte à force d'indifférence, en dépit des ces voix qui cherchent à mordre, au beau milieu d’un mitraillage verbal donné pour juste. Surtout de lui avoir ôté la pointe de son sarcasme, car il n’est rien Bégaudeau ne considère sans bienveillance, qu’aucune phrase ne saccage, ne méprise : le principal, l’école, ses collègues professeurs, les parents d’élèves, l’Autriche, les nains, la langue, la France, le siècle, la culture. Qu’on ne dise pas qu’il s'agit d’un jeu, cet humour qui fait honte aux potaches : « Vous charriez trop, monsieur ». Ni même que Bégaudeau A un regard, car il EST un regard qui détruit : le bourrelet de Khoumba, le ventre d’une collègue enceinte, sa propre nullité de professeur, même la photocopieuse !

Nous voici revenus dans les parages du gouffre. Jamais l’on est allé si loin dans la naturalisation. Aura-t-on jamais lu une phrase plus assassine que : « Moche, Sofiane, a commencé à lire » ? Adorno tremblerait de voir quel tour a pris, dans un écrit immonde qui passe pour une pochade, cette esthétique d’après Auschwitz. Peut-être Laurent Cantet, loin de vouloir favoriser le plus noir des principes, se sera-t-il senti capable, l'ayant entre-aperçu, de le neutraliser. Mais ce n’est pas assez que le bourrelet de Khoumba n’ait pas été filmé, que tant de coups d’épingle meurtriers aient disparu. Et que Sofiane, peut-être, apparût sur l’écran comme une enfant de Dieu. La ruse est justement que c’est par l’esthétique que sa générosité, qui est réelle, se trouve prise en défaut. Voilà le cinéaste pris au piège, ayant édulcoré le récit d’origine : ayant ainsi donné licence au maléfice en lui ôtant son âpreté, sa haine et sa brutalité, ayant peut-être autorisé la plus funeste des contrebandes, à proportion que l’attention du spectateur devient moins vigilante et se démobilise. Le paradoxe en somme est que le Bien couvre le Mal, loin de le conjurer, nous rende moins lucides sur sa nature et ses travestissements.

 

Si donc on les regarde tous deux, Cantet et Bégaudeau, comme les tristes champions d’une guerre de principes située dans les étages profonds de nos esprits – de ce côté, un Bien mal assuré par une plate esthétique, tout à la fois documentaire et kitsch : se réclamant d'une part du plat vérisme audio-visuel, et de l'autre recyclant des poncifs ; de cet autre côté, un Mal tout à la fois désordonné et méthodique, borné et très subtil, hargneux et rigolo – sait-on qui à la fin l'emportera, le candide cinéaste ou l'écrivain taxidermiste ? S'aventurer vers cette question oblige à formuler trois vœux. D’abord, que chaque Français aille voir le film pour y chercher les traces, tout de même, d'une sorte d'amour ; et qu'il affronte seulement après le risque d’ouvrir unGGg livre où est écrit en encre sympathique, derrière la moindre phrase : ici, nul n'est sauvé. Que, comme tout homme de l’art, ensuite, Laurent Cantet fasse une pause dans la course du succès, et se pose une bonne fois la question de savoir si, dans l'ampleur d'une catastrophe, une œuvre lui résiste ou bien lui obéit. Quant à l'homme Bégaudeau, qui a le noir talent de ceux qui raillent un tel vocabulaire et qui, pour réussir, ne sont jamais à court d'aucune tricherie – qui profite, comme ici, d'une morale de l'art opposée à la sienne –, on voudrait qu'il comprenne que l'âpreté hargneuse de la moindre de ses phrases porte atteinte à la vie. Et qu'à cette condition – qui sait ? – il puisse devenir un écrivain.

 

Du coup, un dernier mot sur les deux plans qui ferment le film. L'ultime image est celle de la classe vide. Non ce vide de volière après que fut donné le signal des vacances, mais celui, effroyable, que nous avons palpé pendant deux heures, et auquel nous prêtons une attention rétrospective. Ecoutons après coup la teneur du vacarme d’une classe-Bégaudeau. Silence et nuit d'avant toute chose, comme avant toute Genèse. Or nous voilà nous-mêmes, à l'autre bout du temps, sommés de traverser l'effarante énergie de corps électrisés par seulement la matière, et d’entendre prononcer, sous cette parole déconnectée de toute espèce de sens commun, en arrière de ces phrases que rien ne justifie, cette clausule qu’on redoute : ah c'est fini, ça va finir. La vraie fin, cependant, nous montre la sortie de Souleymane et de sa mère, après qu’elle a toisé pour nous, de son regard de reine, le piteux professeur qui a fait du saccage des enfants une philosophie. Elle s’avance « hors les murs », suivi du grand garçon penaud qui demeure à distance de ce que l’émotion, en nous, dans l’effet saisissant d’une contre-contre-plongée, regarde disparaître comme plus qu’une mère blessée : la noblesse en personne.

Merci au cinéaste Laurent Cantet de nous avoir offert, dans le hasard d’une fin qui lui échappe, ce plan sublime. Et merci par ailleurs au petit dieu méchant de la pédagogie de nous avoir donné à son insu, par la grâce même de l’incurie du pire représentant qui soit, une si belle leçon.

 

Patrick Guyon, écrivain

Haut fonctionnaire de l’État

Dernier livre publié : Pour une politique de l’esprit (Ed. Jérôme Millon)

 

 

     CANTET ET BÉGAUDEAU : UNE CONJURATION

     

Bégaudeau désormais est le nom d'un problème. Que n'a-t-on pas écrit, déjà, sur son roman Entre les murs, l'événement noir qui marquera la fin de notre histoire scolaire. On parla d'une chronique « savoureuse », « douce-amère », de l'école d'aujourd'hui. Pendant que l'on vantait la manière « héroïque et modeste » de son enseignement, l'on entendit ce professeur se perdre dans l'apologie d'une « loquacité débridée », même d'un « joyeux bordel », censés donner à notre école la chance et l'occasion d'une renaissance.

Or de quoi s'agit-il ? D'un professeur qui a changé son rôle de maître en bousilleur d'enfants pour la plupart odieux, comme l'écrivain les a voulus : très uniformément stupides, grossiers, caractériels. Du coup, l'idée a pu germer que, dans cette sorte d'autoportrait pour un peu masochiste, dans ce martyre fictif, notre école naufragée recevait une volée de bois vert. Mais non, Cantet et Bégaudeau, conjurés sur ce point, affirment que leurs deux œuvres sont des documentaires sérieux et « engagés », entés à la promesse d'un mouvement positif.

À quoi s'ajoute la profession de foi réitérée de l'acteur-romancier qui joue avec niaiserie son propre rôle. « Un cours, ça doit partir dans tous les sens, pour le meilleur et pour le pire ». « Le bon prof, ajoute-t-il, est celui qui se trompe, qui est peu sûr de lui, de mauvaise foi, irresponsable : qui même n'enseigne pas ! » Les traits de cet idéal-type sont fièrement revendiqués à longueur d'interview, tellement ce Pierrot triste n'a de cesse de chercher, dans le fiévreux miroir de chalands médusés, un reflet suffisant : Socrate réincarné, anthropologue de choc, grand écrivain, enfin acteur « facile » à l'égal des plus grands.

Aussi bien le voit-on dans ses œuvres. S'il lui fallait analyser ce concentré de pure bêtise professorale, un formateur d'IUFM qu'anime un reste de bon sens constaterait qu'il n'est aucune leçon qui ait une ligne. Que l'on nous donne à voir une classe de zombies déraillants, crépitant comme un feu d'étincelles allumé par un artificier dément ou ivre. Que du maître des lieux il n'est aucune explication qui ne soit fausse ou inappropriée, inopportune ou erratique. Il ne s'agit nullement de l'à-peu-près fatal au labeur malaisé de la conversation pédagogique, mais de l'incertitude liée à un discours papillonnant, toujours irréfléchi.

Il n'est aucun moment de ces leçons que l'on puisse approuver : ni adresse généreuse, ni exposé clair et précis, qui sont au cœur de toute sérieuse éducation. Passons sur ces élucubrations sur le foot-ball, sur la DS 19 et sur l'âge de Johnny Halliday ; sur la taille de l'Autriche, sur les homosexuels, sur la misogynie, sur le sens de la vie ! Passons sur ces remarques grammaticales ponctuées par les « euh, oui, non » du professeur, conclues souvent par un « de toutes façons, ça sert à rien », comme on le voit dans cette absurde leçon sur l'imparfait du subjonctif, dont on a fait l'emblème du film. On parlerait jusqu'à demain sans que l'humeur retombe, à court d'exemples.

Surtout qu'on ne nous serve pas les mêmes chansons sur l'air du temps : les quartiers, le jeunisme,  le chômage. Toutes choses bien réelles et qui méritent une décision. Il ne s'agit ici que du portrait d'un professeur que la nation entière est en passe d'applaudir, et sur lequel devrait s'abattre la froide sentence de Montesquieu : Non, ce n'est point le peuple naissant qui dégénère, il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus. Pour inventer les conditions d'un magistère démocratique, il faudrait que l'élève, au moins, ne soit pas exposé à des discours inadmissibles. Et que déjà le professeur fût un adulte mieux assuré de ses savoirs, délivré d'un fatal narcissisme. Différent de celui que l'on voit bégayer, faire sans cesse le malin, débiter des erreurs, s'empêtrer dans des duels pathétiques ; refuser piteusement de reconnaître une faute qui ferait honte à un enfant (cette insulte de « pétasses », que désormais toute la France connaît par une scène d'anthologie).

Et ceci nous conduit à ce qui certainement est le plus important, peut-être la clé de tout. Ce professeur qui dit vouloir le bien de ses élèves, mais est inapte à les entendre ; qui fait de l'anarchie un dogme terrorisant (« C'est vous, le prof », protestent-ils) et qui, dans le même temps, garantit ses leçons par une idée abstraite et fausse de son enseignement : l'étiquetage absurde des vieilles figures de rhétorique ; l’examen du schéma actanciel de la structure des contes, « bien plus démocratique que l'imperiun bourgeois de l'humanisme » – prendra place dans nos mythes comme l'Hérode achevé de la pédagogie : un professeur indifférent et froid, vide de tout idéal, et qui se venge de sa désespérance en refusant de tenir seul le rôle de dernier homme.

 

Sans doute Laurent Cantet serait-il étonné d'entendre dire qu'il a prêté la main de manière ingénue au nihilisme le plus noir, et que son film expose et fait le mal avec un tour de plus. C'est lui, pourtant, qui a couru vers Bégaudeau et qui, lisant à peine son livre, séduit par l'air du temps et abusé par son discours, intronisa ce pédagogue pervers en Socrate héroïque qui prend le risque du désordre, donnant ainsi quitus à un desperado qui inocule au peuple-enfant sa maladie mortelle : le néant de l’esprit où seul le sans-avenir semble avoir de l'avenir.

Le candide est celui qui ne voit pas le mal dans tous ses déguisements.

Lui qui croyait s'être attelé à un film au moins honnête, au prix de concéder quelques poncifs à l'air du temps, se voit sommé de reconnaître qu'il participe à l’entreprise qui éviscère la société de toute force positive. Or qu'aurait-il fallu pour contenir ce maléfice ? Que sans doute il comprenne que cette parole sacralisée comme un article du nouveau dogme – ah, l'oralité ! – emprisonne les consciences en arrière des pulsions, manque à être raisonnable et civile. Mais comment résister à cette idée étroite et dangereuse de la pédagogie, quand on est cinéaste et qu’on s’engouffre sans malice du côté de la vie : un film documentaire réalisé comme en se jouant, où l’on tire le meilleur d'enfants rendus  aimables par la grâce d'un tournage qui leur demande justement de jouer l'école, et où toute souffrance et toute rancœur sont rédimées, dans les moments trompeurs d'une immédiate jubilation ?

Pourtant, on doit lui rendre grâce d’avoir montré des êtres vrais, non les marionnettes du romancier : sauvageons étiquetés comme dans un zoo, professeur énervé ou hagard, collègues fantomatiques ou abrutis, qui semblent le degré zéro de la culture, ou principal ventriloqué par la langue morte du no man's land ministériel, toutes figures garanties par d’arrogantes protestations (« Le réel est toujours d’avant garde »), en vérité puisées dans le folklore étroit du poujadisme. On lui sait gré aussi d’avoir rendu son corps à la parole vivante, contre celle du roman, qui est aiguë, sèche, froide comme une bande enregistrée par une machine à spectre étroit, sans rythme et quasi morte à force d'indifférence, en dépit des ces voix qui cherchent à mordre, au beau milieu d’un mitraillage verbal donné pour juste. Surtout de lui avoir ôté la pointe de son sarcasme, car il n’est rien Bégaudeau ne considère sans bienveillance, qu’aucune phrase ne saccage, ne méprise : le principal, l’école, ses collègues professeurs, les parents d’élèves, l’Autriche, les nains, la langue, la France, le siècle, la culture. Qu’on ne dise pas qu’il s'agit d’un jeu, cet humour qui fait honte aux potaches : « Vous charriez trop, monsieur ». Ni même que Bégaudeau A un regard, car il EST un regard qui détruit : le bourrelet de Khoumba, le ventre d’une collègue enceinte, sa propre nullité de professeur, même la photocopieuse !

Nous voici revenus dans les parages du gouffre. Jamais l’on est allé si loin dans la naturalisation. Aura-t-on jamais lu une phrase plus assassine que : « Moche, Sofiane, a commencé à lire » ? Adorno tremblerait de voir quel tour a pris, dans un écrit immonde qui passe pour une pochade, cette esthétique d’après Auschwitz. Peut-être Laurent Cantet, loin de vouloir favoriser le plus noir des principes, se sera-t-il senti capable, l'ayant entre-aperçu, de le neutraliser. Mais ce n’est pas assez que le bourrelet de Khoumba n’ait pas été filmé, que tant de coups d’épingle meurtriers aient disparu. Et que Sofiane, peut-être, apparût sur l’écran comme une enfant de Dieu. La ruse est justement que c’est par l’esthétique que sa générosité, qui est réelle, se trouve prise en défaut. Voilà le cinéaste pris au piège, ayant édulcoré le récit d’origine : ayant ainsi donné licence au maléfice en lui ôtant son âpreté, sa haine et sa brutalité, ayant peut-être autorisé la plus funeste des contrebandes, à proportion que l’attention du spectateur devient moins vigilante et se démobilise. Le paradoxe en somme est que le Bien couvre le Mal, loin de le conjurer, nous rende moins lucides sur sa nature et ses travestissements.

 

Si donc on les regarde tous deux, Cantet et Bégaudeau, comme les tristes champions d’une guerre de principes située dans les étages profonds de nos esprits – de ce côté, un Bien mal assuré par une plate esthétique, tout à la fois documentaire et kitsch : se réclamant d'une part du plat vérisme audio-visuel, et de l'autre recyclant des poncifs ; de cet autre côté, un Mal tout à la fois désordonné et méthodique, borné et très subtil, hargneux et rigolo – sait-on qui à la fin l'emportera, le candide cinéaste ou l'écrivain taxidermiste ? S'aventurer vers cette question oblige à formuler trois vœux. D’abord, que chaque Français aille voir le film pour y chercher les traces, tout de même, d'une sorte d'amour ; et qu'il affronte seulement après le risque d’ouvrir unGGg livre où est écrit en encre sympathique, derrière la moindre phrase : ici, nul n'est sauvé. Que, comme tout homme de l’art, ensuite, Laurent Cantet fasse une pause dans la course du succès, et se pose une bonne fois la question de savoir si, dans l'ampleur d'une catastrophe, une œuvre lui résiste ou bien lui obéit. Quant à l'homme Bégaudeau, qui a le noir talent de ceux qui raillent un tel vocabulaire et qui, pour réussir, ne sont jamais à court d'aucune tricherie – qui profite, comme ici, d'une morale de l'art opposée à la sienne –, on voudrait qu'il comprenne que l'âpreté hargneuse de la moindre de ses phrases porte atteinte à la vie. Et qu'à cette condition – qui sait ? – il puisse devenir un écrivain.

 

Du coup, un dernier mot sur les deux plans qui ferment le film. L'ultime image est celle de la classe vide. Non ce vide de volière après que fut donné le signal des vacances, mais celui, effroyable, que nous avons palpé pendant deux heures, et auquel nous prêtons une attention rétrospective. Ecoutons après coup la teneur du vacarme d’une classe-Bégaudeau. Silence et nuit d'avant toute chose, comme avant toute Genèse. Or nous voilà nous-mêmes, à l'autre bout du temps, sommés de traverser l'effarante énergie de corps électrisés par seulement la matière, et d’entendre prononcer, sous cette parole déconnectée de toute espèce de sens commun, en arrière de ces phrases que rien ne justifie, cette clausule qu’on redoute : ah c'est fini, ça va finir. La vraie fin, cependant, nous montre la sortie de Souleymane et de sa mère, après qu’elle a toisé pour nous, de son regard de reine, le piteux professeur qui a fait du saccage des enfants une philosophie. Elle s’avance « hors les murs », suivi du grand garçon penaud qui demeure à distance de ce que l’émotion, en nous, dans l’effet saisissant d’une contre-contre-plongée, regarde disparaître comme plus qu’une mère blessée : la noblesse en personne.

Merci au cinéaste Laurent Cantet de nous avoir offert, dans le hasard d’une fin qui lui échappe, ce plan sublime. Et merci par ailleurs au petit dieu méchant de la pédagogie de nous avoir donné à son insu, par la grâce même de l’incurie du pire représentant qui soit, une si belle leçon.

 

Patrick Guyon, écrivain

Haut fonctionnaire de l’État

Dernier livre publié : Pour une politique de l’esprit (Ed. Jérôme Millon)

 

 

     

 

 

 

 

 

 

      

 

 

 

Commentaire n°1 posté par Patrick Guyon le 25/09/2008 à 09h11

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