Ne pas mettre de limites à un enfant: voilà la vraie maltraitance! C'est un expert qui le dit. Ancien directeur adjoint du Service cantonal de la jeunesse, ex-responsable du Service médico-pédagogique du Valais romand, Maurice Nanchen le répétera vendredi à l'occasion d'une conférence qu'il donnera à Sierre dans le cadre de la campagne «L'éducation donne de la force». Auteur en 2002 d'un ouvrage intitulé «Ce qui fait grandir l'enfant», best-seller éducatif en Suisse romande puisque vendu à 16 000 exemplaires, Maurice Nanchen a vécu de l'intérieur la période durant laquelle il était de bon ton de renoncer à toute forme d'autorité contraignante sur les enfants. Dès le début des années 80, il s'est penché sur l'origine des systèmes humains et des relations qui en découlent. Entre l'autoritarisme éducatif de sa jeunesse et le refus de toute autorité découlant de mai 68, il prône aujourd'hui la loi du juste milieu entre l'axe normatif et l'axe affectif. Interview!
Vous avez intitulé votre conférence «Le trône chancelant de l'enfant roi». Qu'est-ce pour vous qu'un enfant roi?C'est le fruit de la nouvelle éducation mise en place dans les années 70. C'est un enfant qui est au centre de toutes les préoccupations, qui n'expérimente pas la frustration, le conflit, les difficultés de la vie. C'est donc un enfant faible car peu préparé à affronter les contraintes de l'existence.
Et le trône de cet enfant roi est chancelant?Oui, car l'enfant roi tombe du trône à l'adolescence, une période de transition vers les vérités de la vie. Mal préparé à affronter le monde du travail, des études sélectives, ou à prendre de la distance avec ses parents, il est très troublé, insécurisé et bascule dans la catégorie sociologique des mal-aimés. Dans les médias, on a un dieu, l'enfant, et un démon, l'adolescent. Le dieu tombe du trône. L'être adulé, déifié, se trouve rapidement plus bas que tout le monde.
C'est un retour à l'éducation d'antan?Ce n'est pas un retour en arrière. Avant le grand virage des années 70, on était dans le tout normatif. L'enfant n'avait pas droit à la parole. Il devait s'adapter à la dure réalité. A cette éducation utile manquait la bienveillance. On a ensuite donné priorité à l'affectif. Il ne faut pas perdre ce qu'on a gagné dans l'affaire: le respect. Je milite pour la synthèse de ces deux types éducatifs.
Ce mot respect revient souvent dans votre discours...Enfants et adultes sont égaux en dignité. Mais il ne le sont pas en compétences et en responsabilités. Le respect, c'est ce qui différencie autorité et autoritarisme qui, lui, implique l'insignifiance de l'enfant.
Qui dit règle ou loi, dit aussi sanctions. Qu'en pensez-vous?Puisque certaines exigences ne peuvent pas être contournées, on doit pouvoir recourir à des moyens contraignants. Les sanctions doivent cependant être intelligentes, faire mouche sans altérer l'estime de soi. La sanction, c'est comme le sel dans la soupe. Il en faut ni trop, ni trop peu.
La fessée est parfois considérée comme de la maltraitance. Vous partagez cet avis?Il faut tout imaginer pour faire sans. Le risque existe toujours de recommencer toujours plus fort. Mais la vraie maltraitance, c'est de ne pas mettre de limites permettant à l'enfant de s'intégrer harmonieusement dans la civilisation.
Vous étiez formateur de médiateurs. Le dialogue est-il une vertu ou au contraire contribue-t-il à former des enfants rois, amenés à donner leur avis sur tout ce qui les concerne?Le dialogue, c'est l'huile dans les rouages des relations humaines. Il permet de désamorcer les conflits qui pourraient déboucher sur la violence, l'exclusion, la dépression... Plus on a d'outils intelligents, mieux c'est. Et il ne faut pas s'en priver. Mais le médiateur ne doit jamais aller contre la règle. Il ne doit pas se substituer à la loi. Il doit évoluer à l'intérieur des règles. Avec la médiation, on est dans l'axe affectif. Et affectif et normatif doivent cohabiter à parts égales.
Faut-il, qu'on soit parent ou enseignant, expliquer les règles que l'on fixe?Lorsque la rationalité d'une règle est comprise, c'est favorable. Mais l'explication ne doit pas laisser croire que la règle est négociable. En dernier ressort, l'adulte doit assumer une décision. Si elle est comprise, c'est mieux.
Avez-vous toujours appliqué ce que vous prônez aujourd'hui ou avez-vous tâtonné pour y arriver?J'ai fait partie de mon siècle. J'étais allègrement dans l'erreur. Dans ma vie de père en particulier. Je me suis rendu compte que nos deux aînés étaient devenus ingérables et que c'était bon ni pour eux, ni pour nous. Un enfant tyran rend la vie impossible à tout le monde. Dès les années 80, j'ai fait la synthèse entre le normatif et l'affectif.
Le regard porté sur l'enfant a changé avec le temps?Autrefois, un enfant était négligeable. Il devenait quelqu'un lorsqu'il arrivait à l'état adulte. On a aujourd'hui basculé dans la fascination pour la perfection du foetus, du nourrisson, du jeune enfant. On s'émerveille de sa capacité à apprendre les langues, son intuition, son décodage du message affectif. On lui voue une adoration. Pour certains, on juge l'état adulte en fonction de ce qu'on a perdu par rapport à la grandeur et la perfection de l'enfant. On est persuadé que tout enfant est extraordinaire et on le met sur un piédestal.
Cela pourrait expliquer l'augmentation du nombre d'enfants à haut potentiel?C'est sûrement ça, mais il ne faut pas le dire. Lorsqu'un enfant pose problème, on estime que son génie est certainement méconnu.
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