Aucun camp ne ressemble à un autre. Mais ils ont tous
un point commun : une immense tristesse se lit sur les visages. On y est pris à la gorge par le désarroi et la colère des gens rencontrés; par leur
désoeuvrement involontaire. On en vient à s'étonner de cette résilience extrême qui les amène à reconstruire, au plus près, ce qu'était leur vie chez eux.
Assis à côté du vendeur de thé, voici Saif Rehman, paysan dans la zone tribale de Bajaur. Il a 21 bouches à nourrir. Les autorités du camp lui fournissent un peu de ghee (beurre clarifié) et de la farine. Il aimerait bien louer ses services comme travailleur journalier, mais personne ne veut de lui dans la région de Peshawar. En plus, l'hiver approche, ce n'est pas la saison. Assis sur une natte bleue de l'Unicef, voici Nur Mohammad. Il était instituteur dans le même village que Saïf. Il parle un peu l'anglais. "Nous aimions bien les talibans, dit-il, mais maintenant nous leur en voulons parce que c'est à cause d'eux que nous sommes dans cette situation. Mais nous sommes aussi très en colère contre les militaires pakistanais qui bombardent sans discrimination nos villages. Ce que nous voulons, c'est la paix!"
Je me retourne et me retrouve nez à nez avec le garde qui nous a été assigné pour visiter le camp "en toute sécurité". Je ne saurai jamais ce que pensent vraiment des talibans les réfugiés de Bajaur... Fin août, dans un autre camp, à Nowshera, le journaliste pakistanais qui m'accompagnait m'avait affirmé que l'endroit était "truffé de talibans ou de familles de talibans". Précisant : "Les hommes viennent mettre leurs femmes et leurs enfants à l'abri et repartent se battre à Bajaur. Ceux qui restent là ont de grandes oreilles et "surveillent", en quelque sorte, ce qui se dit dans le camp".
Les choses ont-elles changé en deux mois et demi ?
L'administration de Kacha Ghari veut donner l'impression qu'elle a la situation bien en mains. Même les petites filles vont à l'école, se flatte Mohammad Zahir
Shah, l'administrateur du camp - ce n'est effectivement pas évident dans les zones tribales - et les garçons, qui étudiaient dans les madrasas, reçoivent désormais un
enseignement plus "neutre".
L'alphabet se décline, par exemple, de manière
sensiblement différente. Ce n'est plus "A" comme Allah, mais... comme Apple et "J" n'est plus comme Jihad (la guerre sainte), mais comme "John" ! Si cela continue, on va finir
par croire que Kacha Ghari est un camp de rééducation où se pratiquerait la "détalibanisation" des pensionnaires...
Kacha Ghari compte 9.344 personnes, dont 40% d'enfants, 35% de femmes et 25% d'hommes.
Sous une tente, quelques infirmières attendent. Des femmes ont-elles accouché à Kacha Ghari ? "Oui, deux ou trois, mais elles ont refusé de venir à l'hôpital volant (un camion médicalisé très bien équipé). Elles ont préféré mettre leur enfant au monde sous leurs tentes. La tradition, c'est d'accoucher chez soi", dit l'une d'entre elles.
Le soleil se couche, le froid enveloppe le camp. Les
réfugiés de Kacha Ghari se préparent pour la nuit. Il y en aura tant d'autres... "Ce ne sont pas des réfugiés, ce sont des personnes déplacées", martèle Mohammad Zahir
Shah. Puis il finit par lâcher : "Ce sont des gens très traumatisés. Ils ont tout abandonné, tout laissé derrière eux. Forcément, ils en veulent à l'armée pakistanaise et aux Américains".
(photos : Marie-France Calle, Kacha Ghari, novembre 2008)
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