S’informer, se forger des opinions, exercer son esprit critique et comprendre ses devoirs de citoyen, cela s’apprend, en particulier grâce à la presse écrite

Petit matin pluvieux, dans le hall de l’université Tolbiac, à Paris. Sur un comptoir de zinc, face aux amphithéâtres et aux distributeurs de café, sont disposés des journaux quotidiens : une grosse
pile de
20 minutes, une, moins haute, de Libération, et quelques
Figaro. Ce jour-là,
Le Monde et
La Croix manquent. En passant, filles et garçons tendent le
bras, du geste de l’habitude, avant d’aller lire leur prise… en cours. Quelques-uns s’arrêtent, feuillettent. Ils ont entre 18 et 22 ans, sont en licence d’AES (administration économique et
sociale), d’histoire, d’histoire de l’art, d’archéologie ou encore d’économie. Que prennent-ils ? « 20 minutes :
ça va vite, pour me tenir au courant », répond Asma ; « Le Figaro,
pour
la rubrique éco, c’est le seul qui en fait vraiment » (Quentin) ; « Libération, parce que ça me correspond bien, je lis les pages cinéma, théâtre, et l’actu aussi » (Derek). «
Y a pas
Le Monde,
tant pis ! » constate une Élodie plus sélective, en faisant demi-tour. Néanmoins, elle
«trouve bien que tous les journaux soient à disposition ; d’ailleurs, voyez, dans une
heure, il n’y en aura plus».
Presse payante et gratuite, d’opinions différentes, cohabitent en effet, sans que les étudiants fassent clairement la différence, puisque tout est gratuit ici. Yann concède tout au plus : «
Les
payants sont plus complets. » « C’est nécessaire, nous devons être informés ; je savais qu’en venant en France je trouverais cela », appuie une jeune fille tchèque, qui rafle le dernier
Figaro et assure aller l’acheter quand il manque ici. C’est bien la seule. Pour les autres, dont quelques-uns ont aussi « Le Parisien
à la maison » et des abonnements offerts par
les parents
(Courrier international, Alter-éco), ils s’informent avant tout sur écran, à travers la télévision et les sites d’information (
Rue 89 est ainsi cité plusieurs fois).
Et ils réservent le plaisir de lire sur papier – glacé – aux magazines correspondant à leurs centres d’intérêt : sports, musique, informatique, ou « people »…
Du papier-journal à l'écran digital

Ce constat, qui serait sans doute le même dans tous les lycées et universités françaises, corrobore
une tendance désormais bien connue : les pratiques culturelles des jeunes ont basculé du papier au multimédia, le son et l’image l’emportant sur l’écrit, dont les supports se diversifient
(lire
les repères). Tout se bouscule dans ce basculement : les digital natives – ceux qui sont nés à l’ère numérique –, sans contester l’importance de l’information, la cherchent désormais sur les
écrans, de l’ordinateur ou du téléphone mobile, où la navigation ouvre des horizons infinis, avec le sentiment d’une quasi-gratuité. L’irruption des quotidiens gratuits, dont on connaît les limites
(lecture « zapping », formats trop courts pour permettre l’analyse, dépendance totale à la publicité, distribution et régularité aléatoires), accentue encore sans doute le mouvement.
Inutile de stigmatiser cette génération-là : le recul de la presse papier ne date pas d’hier, mais des années 1950 ; au même âge, ils étaient alors 1 sur 3 à lire régulièrement un quotidien, pour 1
sur 5 dans les années 1980, et 1 sur 10 aujourd’hui (étude « Culture prospective » du ministère de la culture). Mais face à la profusion de l’offre désormais disponible sur le Web, cette mine
d’informations, dans laquelle les jeunes comme les moins jeunes ont parfois du mal à faire le tri, une éducation aux médias s’avère nécessaire. Elle devient même
« un impératif démocratique
», comme l’écrit le rapporteur de la commission du Sénat chargé d’étudier « Les nouveaux médias et les jeunes ».
C’est la raison des efforts tous azimuts déployés par l’éducation nationale
(lire entretien p. 15), des groupes de presse et diverses associations soucieuses de vie démocratique envers
leurs plus jeunes lecteurs. Pour réinsuffler encore et toujours l’esprit d’une démarche citoyenne : s’informer, comprendre le monde qui vous entoure, exercer son esprit critique, prendre part aux
débats de société, voire en infléchir le cours.
Des initiatives pour rapprocher les jeunes et la presse

Car l’exercice demande un apprentissage ! Ainsi des « Semaines de la presse et des médias » (qui
viennent de se dérouler du 23 au 28 mars 2009), permettant partout en France des rencontres entre jeunes et professionnels autour de l’information. Ainsi également des « Assises de la presse écrite
et des jeunes » (cette année, à Angers, ce 1er avril 2009, après Bordeaux, Lille, Strasbourg…), organisées par l’association Graines de citoyens, avec pour objectif de sensibiliser les jeunes à ce
«formidable outil pour décrypter notre société en pleine mutation et se forger ses propres opinions ; démêler le vrai et le faux, l’essentiel et l’anecdotique, l’utile et le futile
».
Micheline Oerlemans, sa co-fondatrice, détaille encore :
« Les conseils régionaux participants mettent à disposition des “kiosques”, dans les centres de documentation des établissements, grâce
à des abonnements, pour permettre aux enseignants une éducation aux médias. Cette année, près de 2 000 lycéens de la région des Pays de la Loire sont invités à débattre sur des sujets de société,
qu’ils ont pu préparer à l’avance, à partir de la presse (1). Ces assises sont aussi l’occasion chaque année de sonder les attentes de ceux qui seront les lecteurs de demain, se rapprocher de leurs
préoccupations, renvoyer une image plus juste de la jeunesse dans les médias. »
Ainsi encore le mensuel
Les dossiers de l’actualité, coédité par
La Croix et
Phosphore, à destination des adolescents, sort une nouvelle formule. Guillaume Goubert, son
rédacteur en chef, est convaincu
«qu’un des rôles de la presse, c’est d’aider nos contemporains à comprendre le monde qui les entoure. Nous qui avons depuis longtemps développé une attitude
didactique, constatons que cela peut aussi intéresser des publics plus jeunes, à la fois pour leur formation personnelle et leur travail scolaire : nous faisons dans ce mensuel un gros travail de
mise en forme, de pédagogie, en utilisant un vocabulaire simple, en expliquant les mots, les notions, les images. »
L'outil et le gage de la démocratie

Les états généraux de la presse écrite enfin, réunis à Paris fin 2008, ont fait la proposition
d’abonner gratuitement les jeunes à un quotidien de leur choix, national ou régional, un jour par semaine, l’année de leur majorité. Un investissement très lourd, mais destiné à faire toucher du
doigt, si l’on peut dire, la « valeur ajoutée » d’une information pensée, structurée, qui donne du sens et qui demeure, comme repère, dans le flot des sons et des images. Dans l’espoir de créer une
« accoutumance progressive » chez les jeunes, pour les amener plus tard à acheter ou à s’abonner eux-mêmes. Car là est aussi le nerf de la guerre, dans une économie fragilisée : une
information de qualité, mise en perspective, éclairée par des choix de société, médiatisée pour les besoins des différents publics, a toujours un coût, sur papier comme sur écran. Ce n’est pas un
produit de consommation comme les autres, mais l’outil et le gage de la démocratie, aidé comme tel par l’État. Et aussi, comme le défend volontiers
La Croix, le vecteur de valeurs qui font
vivre la société.
GUILLEMETTE DE LA BORIE
(1)
La Croix participe à l’opération, avec 12 autres titres de la presse quotidienne nationale et régionale.
http://www.grainesdecitoyens.net
Par GUILLEMETTE DE LA BORIE - http://www.la-croix.com/