Martin Hirsch, haut commissaire à la Jeunesse, préconise une «prise en charge obligatoire» jusqu'à 18 ans pour éviter le décrochage scolaire. Trois jeunes sortis de l'école sans diplôme racontent leur parcours.
Salle de classe. (© AFP Mychele Daniau)
«Décrocheurs», le terme parle de lui-même. Ils sont environ 150.000 chaque année à quitter le système scolaire sans diplôme.
Plus que les autres, ils sont confrontés aux problèmes de recherche d’emploi. Dans son livre vert, Martin Hirsch, Haut commissaire aux Solidarités actives et à la Jeunesse, propose une «obligation d’accompagnement par la collectivité» jusqu’à 18 ans pour limiter les «décrochages».
L'objectif étant d'assurer une continuité dans la prise en charge de ces jeunes «en voie de marginalisation», déjà aidés pour beaucoup par des associations et autres structures spécifiques (comme les missions locales pour l’emploi).
Comment perd-t-on pied? Peut-on raccrocher? Trois jeunes de vingt ans racontent leurs parcours, sans amertume, ni fatalisme.
D'allure sage en dépit de son piercing au dessus de la lèvre, Gwendoline vit à Epinay-sur-Seine, en Seine-saint-Denis, mais a passé toute sa scolarité au Havre. Sans avoir validé aucun diplôme. «J'ai passé deux fois l'examen final de mon BEP secrétariat, je l'ai pas eu. Pareil pour le brevet, en 3e: deux passages, deux échecs.»
A la fin de sa deuxième 3e, elle avait pourtant une idée précise en tête: passer un BEP pour être assistante auprès de personnes âgées. «Mais comme il n'y avait plus de place, on m'a envoyé en secrétariat. J'ai tout de suite su que ça n'était pas pour moi: la compta, le téléphone...»
La jeune fille n'a jamais vraiment été en conflit ouvert avec l'école. Indifférente plutôt, «pas motivée.» «J'ai toujours été plutôt faible, jamais plus de 10 de moyenne. Ce n'est pas que je ne suivais pas mais je n'arrivais pas à retenir. En plus il y avait beaucoup d'indiscipline, des papiers qui volaient tout le temps. Au collège, je me suis mise à sécher beaucoup, la moitié du temps en fait. Je me levais le matin mais je restais chez moi, à regarder la télé. Je le regrette aujourd'hui: il me manquerait moins de connaissances si j'étais plus allée en cours.»
Et les profs dans tout ça? «Ils me disaient que j'étais trop timide. Je ne leur reproche rien, c'est plutôt moi qui n'allais pas assez vers eux.»
Aujourd'hui, elle cherche une formation qui lui permettrait de renouer avec son idée de départ: devenir «assistante de vie». Elle en veut un peu au «système» qui «impose des
orientations aux jeunes sans les aider à savoir ce qu'ils veulent vraiment faire». Mais pour le bac, pas de regrets. «Maintenant, même avec un bac + je ne sais pas combien, on peut se
retrouver au chômage. Je préfère essayer de m'en sortir avec ce que j'ai.»
Grand gaillard à la tchatche facile, de la motivation à revendre, Léonard vient de quitter son boulot d'animateur employé par la Ville de Paris. Il croulerait presque sous les propositions de
travail mais préfère prendre le large. L'Australie, l'Amérique du Sud, il a un peu d'argent de côté et veut apprendre les langues. «Combler les lacunes» creusées quand d'autres passaient
tranquillement leur bac.
Lui a décroché tôt. En CM2 très exactement, quand, à cause d'un déménagement, il change d'école en cours d'année. Perte de repères, difficulté à se refaire des copains, à s'adapter au quartier
(Bercy, à Paris): son bulletin chute de 14 à 6 de moyenne. Arrive la 6e, «pire». «A ce moment-là, gros bug dans ma tête. J'arrivais pas à suivre un cours, même l'histoire, qui m'a toujours
intéressé. J'ai vite endossé le rôle du clown de service, dans la confrontation perpétuelle avec les profs. Faut pas se mentir, j'étais pas un élève facile.»
Il redouble, devient de plus en plus agressif, finit par se faire virer en 3e. Comme il n'a pas encore 16 ans, il faut lui trouver un autre collège. Il finit sa 3e ailleurs sans aller en cours ni
même recevoir sa convocation au brevet.
Suit une année entière de déscolarisation, le temps pour lui et sa mère d'entendre parler d'une structure spécifique, «la ville pour l'école», hébergée à l'époque au collège Jean Lurçat, dans le
XIIIe arrondissement à Paris. «J'ai découvert qu'il existait un autre rapport prof-élèves, dans la confiance, le respect. On avait un tuteur qui nous accompagnait, on avait la liberté de
débattre. J'ai repris goût aux cours.»
En fin d'année, il veut réintégrer la filière générale. Mais en cours de route il a découvert l'animation, trouvé une formation. Aujourd'hui, c'est en tant qu'animateur qu'il retourne au lycée,
avec des envies de changement question pédagogie.
«C'est dur pour les profs de gérer des classes surchargées, c'est vrai. Mais l'enseignement tel qu'il existe aujourd'hui, finalement, ça ne convient qu'à une minorité d'élèves. Tous les autres
décrochent tôt ou tard, ça peut être à la fac. Au collège, si t'as des mauvaises notes, on te dit "3e techno" et c'est tout. Il faudrait responsabiliser les élèves, les accompagner dans leurs
projets, les aider à trouver ce pourquoi ils sont vraiment faits.»
«L’école et moi, c’était pas top», annonce d’entrée de jeu Walid, en «galère depuis deux ans». «J’ai des potes, même avec un master, ils trouvent pas du travail, ou alors au Mac Do. Quand on voit ça…» Lui a arrêté l’école à 17 ans, sans trop de regrets. «J’étais pas fait pour ça.»
En 6e et 5e, «ça allait encore les notes» (11 ou 12 de moyenne). C’est en 4e -3e qu’il décroche: «J’étais pas un élève bordélique mais bon, je suivais pas trop. Et puis, les profs font leur programme, c’est tout. Tant mieux pour ceux qui suivent, tant pis pour les autres.»
Avec 7-8/20 de moyenne, il loupe son brevet mais est quand même accepté en BEP menuiserie-PVC au lycée professionnel Le Corbusier à Tourcoing. Il repart du bon pied, aime ce qu’il fait, collectionne les bonnes notes, sauf en maths où il rame «depuis toujours».
Au terme des deux ans de formation, il passe le BEP, le rate de peu (9,5/20). Un seul élève dans sa classe est diplômé.
Pas grave, son stage en entreprise s’est bien passé, le patron est content de lui et cherche quelqu’un: il embauche Walid en CNE (contrat nouvelle embauche). «J’aurais pu redoubler, repasser le BEP et peut-être aller jusqu’au bac. Mais bon, vu qu’on me proposait un travail qui me correspondait, j’ai pas hésité…» Sauf que deux ans plus tard, en 2007, rupture du contrat, il est licencié. «Depuis plus rien, j’envoie des CV… Jamais de réponse.»
Sans ressources, il vit chez ses parents à Tourcoing. Le mercredi, il encadre des jeunes pour «passer le temps». Et quand il est motivé, il se rend à la mission locale pour l’emploi («même si les réunions, ça sert pas à grand chose...») ou dans une association spécialisée. Walid y a rappliqué récemment avec une nouvelle idée en tête: rentrer dans la gendarmerie.
Précarité. Martin
Hirsch a présenté hier son livre vert sans fixer de calendrier.
<
Clic au centre du player
pour ecouter la radio !