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Vendredi 9 mars 2007
Tchernobyl, 20 ans après : les cancers de la thyroïde toujours sous surveillance

Tchernobyl, 20 ans après : les cancers de la thyroïde toujours sous surveillance

Bien que le dernier bilan sanitaire ne soutienne pas l'hypothèse d'un " effet Tchernobyl " au regard de l'augmentation des cancers de la thyroïde dans la population française, les résultats des études en cours sont néanmoins très attendus pour confirmer ou infirmer la tendance.



Entretien avec le Docteur Laurence Chérié-Challine, responsable du programme de surveillance des cancers à l'Institut national de Veille Sanitaire (InVS).



Dans le cadre des éventuelles retombées sanitaires de l'accident de Tchernobyl, pourquoi s'intéresser seulement au cancer de la thyroïde?
Actuellement, l'épidémie de cancers de la thyroïde chez l'enfant et les jeunes adultes est le seul impact sanitaire qui a été mis en évidence dans les pays les plus exposés. Suite à l'accident, l'essentiel de la radioactivité était en effet représenté par l'iode 131, un élément radioactif absorbé essentiellement par voie alimentaire et fixé par la thyroïde. C'est un élément radioactif à demi-vie très courte, c'est-à-dire que sa présence dans l'environnement est limitée à environ trois mois dans le temps. La zone Est de la France a été la plus exposée, mais 100 fois moins que la Biélorussie.

Si les cancers de la thyroïde ont augmenté en France, pourquoi ne soutenez-vous pas pour autant l'hypothèse d'un effet Tchernobyl ?
L'augmentation de l'incidence des cancers de la thyroïde, c'est-à-dire les nouveaux cas de cancers thyroïdiens, est antérieure à l'accident de Tchernobyl. Elle ne semble pas s'être accélérée depuis 1986. Ce cancer est par ailleurs en augmentation dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest mais aussi aux Etats-Unis qui n'ont pas été touchés par les retombées radioactives de la catastrophe de Tchernobyl. L'augmentation constatée aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies est très similaire à celle observée en France. Surtout, la répartition géographique Est et Ouest des cancers de la thyroïde rend peu plausible l'hypothèse d'un effet Tchernobyl. Les taux les moins élevés sont en effet observés dans les départements d'Alsace (Bas-Rhin et Haut-Rhin) qui ont été les plus exposés au nuage radioactif. À l'inverse, les augmentations les plus élevées sont constatées dans des départements les moins exposés, comme le Calvados et le Tarn.

Comment expliquer alors cette augmentation ?
L'évolution des techniques diagnostiques et des pratiques médicales joue vraisemblablement un rôle important dans l'augmentation constatée. Les médecins réalisent de plus en plus souvent des thyroïdectomies totales (ablation de la thyroïde) pour des pathologies bénignes, et des cancers thyroïdiens sont alors découverts fortuitement. Les disparités régionales d'incidence sont importantes et reflètent vraisemblablement les disparités dans les pratiques médicales. C'est dans les milieux urbains et périurbains, où l'offre médicale est plus importante, que l'on observe l'incidence la plus élevée de cancers de la thyroïde. Bien que la fréquence des cancers diagnostiqués soit en augmentation, la mortalité par cancer thyroïdien, déjà faible, est en baisse en raison de la diminution des formes de mauvais pronostic. On pense qu'un certain nombre de petits cancers diagnostiqués aujourd'hui n'aurait de toute façon pas évolué, comme c'est le cas pour le cancer de la prostate.

Certains de vos résultats, comme l'incidence plus élevée des cancers de la thyroïde chez les enfants et les adolescents dans l'Est de la France ou chez les hommes en Corse, posent néanmoins question…
Plusieurs études épidémiologiques actuellement en cours permettront effectivement de confirmer ou d'infirmer nos hypothèses. S'agissant des enfants, nous avons observé une légère surincidence des cancers de la thyroïde chez les 0-19 ans au cours de la période 1999-2001 dans les régions situées à l'Est de la France. Toutefois, cette augmentation n'est pas significative. Chez l'enfant, le cancer de la thyroïde étant extrêmement rare, il est très difficile de se prononcer sur des effectifs aussi faibles. Quoi qu'il en soit, l'Inserm, en lien avec l'InVS, réalise une étude épidémiologique dite cas-témoin chez les enfants et adolescents qui résidaient dans l'Est en 1986 pour tenter de comprendre les facteurs de risque. Les résultats sont attendus en 2008. Quant à la Corse, l'incidence de ce cancer chez les hommes est la plus élevée des départements dans lesquels il existe un registre des cancers de la thyroïde. Ces résultats sont cependant préliminaires, et l'étude cas-témoin, qui inclut la Corse, permettra d'en savoir plus. L'Inserm et l'InVS ont lancé trois autres études pour renforcer la connaissance sur les facteurs de risque : une étude cas-témoin chez l'adulte, une étude sur les facteurs de risques nutritionnels et hormonaux et enfin une étude pour mieux comprendre les relations entre pathologies bénignes et malignes de la thyroïde.




La publication de votre rapport intervient alors que le professeur Pellerin (1) vient d'être mis en examen dans le cadre de l'enquête sur les conséquences sanitaires de Tchernobyl. Est-ce un hasard ?
Nous avons été mandatés pour la surveillance du cancer de la thyroïde par la Direction Générale de la Santé dès 1999 et nous avions déjà publié plusieurs résultats sur la question. Nous avons sorti ce rapport à un moment qui nous semblait propice, c'est-à-dire pour l'anniversaire des 20 ans de Tchernobyl. Notre travail n'est pas terminé, loin s'en faut, puisque nous avons plusieurs études en cours. Nous sommes par ailleurs en train de mettre en place un système multisources de surveillance nationale de certains cancers. Cette surveillance sera dans un premier temps consacrée aux cancers de la thyroïde, actuellement étudiés chez l'adulte dans 13 départements grâce aux registres des cancers et déjà surveillés sur l'ensemble du territoire, chez l'enfant, par le registre national des tumeurs solides. Rappelons que la prise de conscience collective des problématiques environnementales est relativement récente ; elle nous conduit à reconsidérer la pertinence de nos dispositifs de surveillance et à les faire évoluer pour les adapter aux besoins.

(1) Le professeur Pierre Pellerin, ancien directeur du service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), a été mis en examen le 31 mai dernier à Paris pour "tromperie aggravée" dans l'enquête sur les conséquences sanitaires en France de la catastrophe de Tchernobyl. Cette mise en examen fait suite à la plainte contre X déposée en mars 2001 par la Criirad (Commission de recherche et d'informations indépendantes sur la radioactivité) et l'AFMT (Association française des malades de la thyroïde).

L'avis d'un spécialiste des cancers de la thyroïde
Pour le Professeur Martin Schlumberger, spécialiste reconnu des cancers de la thyroïde, cela ne fait aucun doute : l'augmentation de l'incidence des cancers de la thyroïde observée depuis plusieurs décennies est due à une meilleure détection. " Cette augmentation est même auto-entretenue. Le cancer de la thyroïde est aujourd'hui une pathologie " à la mode ", et la plupart des articles ayant trait à ce cancer incitent les médecins à rechercher des tumeurs de la thyroïde ", ajoute-t-il. Les médecins ont multiplié les échographies et les ponctions à l'aiguille fine sur tout nodule suspect, découvrant ainsi beaucoup plus de petits cancers sans signification pathologique. L'augmentation de l'incidence, observée aussi bien aux États-Unis qu'en Europe, est ainsi en grande partie liée à la détection de petits cancers de la thyroïde, des cancers dits papillaires. 49 % de l'augmentation est due à des cancers de 1 cm ou moins, et 87 % à des cancers de 2 cm ou moins. L'incidence des autres cancers thyroïdiens n'a quant à elle pas varié. En termes de santé publique, la question du bénéfice de la détection des microcancers de la thyroïde se pose. " La plupart de ces petits cancers n'ont pas de signification pathologique et n'auraient sans doute pas évolué ", précise le spécialiste. Il rappelle que ces petits cancers ne doivent ni être traités ni être suivis de manière agressive.



05/03/2007

Propos recueillis par Joëlle Maraschin Fondamental N° 113 / Interview, article validé par L. Chérié-Challine, E. Jouve ; M. Schlumberger (pour l'encadré), J. Raynaud, E. Debray, A. Lewkowicz, K. Fizazi. http://www.e-sante.fr


Publié dans : Infos santé
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