Attendre des jumeaux

Publié le par Planète-Eléa

 

 

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Une grossesse multiple reste un événement hors norme. Même si les naissances gémellaires ont augmenté de 75 % en quarante ans


Curiosité, fascination, amusement, envie, inquiétude… les jumeaux – et a fortiori les triplés ou plus – ne laissent jamais indifférents. Pendant des siècles, la double naissance prenait les parents par surprise. Ce n’est qu’au moment de l’accouchement que la sage-femme découvrait « qu’il y en avait un autre ».

Certains y voyaient un heureux présage, d’autres une malédiction, une rupture de l’ordre naturel qui veut qu’une femme n’enfante que des êtres uniques. Dans les pays occidentaux, sans doute sous l’effet d’une meilleure maîtrise de la mortalité infantile et maternelle, les grossesses gémellaires sont le plus souvent « associées à un événement admirable et même souhaitable », explique Jacqueline Wendland, maître de conférences en psychopathologie du nourrisson, parentalité et périnatalité à l’université Paris-Descartes.

On ne peut que s’en réjouir, alors que les naissances de jumeaux ont augmenté de 75 % en près de quarante ans ! Les raisons de cette inflation ? « Un quart à un tiers de l’augmentation des accouchements multiples proviennent de l’accroissement de l’âge maternel. Trente à 50 % des accouchements gémellaires et plus des trois quarts des accouchements triples surviendraient après traitements de la stérilité », indique Béatrice Blondel, chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et membre de PremUp (Fondation de coopération scientifique sur la grossesse et la prématurité).

Aujourd’hui, la présence de plusieurs embryons est décelée dès la première échographie autour de la sixième semaine, ce qui permet un accompagnement particulier de la grossesse. En dépit de ce dépistage précoce, de l’augmentation du nombre de ces grossesses et de leur meilleur suivi, l’attente, puis l’arrivée de deux bébés dans une famille reste une aventure.

Entre euphorie, fierté, stupéfaction, colère et désespoir

Alors que de nombreuses avancées ont été menées sur la surveillance médicale des grossesses gémellaires, leur vécu psychologique reste bien mystérieux. S’il fallait un mot pour le décrire, ce serait ambivalence. « Beaucoup de femmes disent avoir envie, mais redoutent d’avoir des jumeaux », souligne Jacqueline Wendland.

Lorsqu’ils apprennent qu’ils attendent deux bébés (voire plus), les parents, et notamment les mères, ressentent, selon leur histoire personnelle et le contexte familial, des sentiments qui oscillent entre euphorie, fierté, stupéfaction, colère et désespoir. « Même lorsque les parents étaient avertis de cette possibilité, notamment en cas de traitement pour infertilité, cette annonce est presque toujours reçue comme un choc. Elle peut même engendrer un vécu traumatique chez la femme, tant sur le plan somatique que psychique », remarque Jacqueline Wendland.

C’est le cas d’Aline qui confie « avoir mal pris la nouvelle ». « On avait déjà souffert d’un parcours difficile, dit-elle, avec des traitements lourds contre la stérilité. Et voilà que j’allais être mère, mais encore une fois différente des autres. »

Lorsqu’il s’agit d’une première grossesse, la nouvelle est généralement bien acceptée. « Un sentiment de fierté est affiché par certains pères, pour lesquels la grossesse gémellaire semble célébrer la virilité, alors que les mères se sentent extraordinaires.

"Vais-je réussir à les aimer autant l’un que l’autre ?"

Donner naissance à des jumeaux s’apparente à une “supermaternité” », ajoute Jacqueline Wendland. « Je venais de faire une stimulation ovarienne et on m’avait prévenue du risque de grossesse multiple, raconte Lucile. Quand l’échographe nous a annoncé qu’il y avait deux bébés, on s’est dit : “Super !” Je trouvais que c’était bien d’avoir deux bébés à la fois, nous avions l’impression de faire “coup double”. »

Ce ressenti semble encore plus prégnant lorsque les parents attendent un couple de jumeaux fille-garçon, reconnu dans l’imagerie populaire comme le « choix du roi ». L’annonce de la grossesse gémellaire est également bien perçue par les parents qui souhaitaient une famille nombreuse et des enfants d’âges rapprochés.

« Ce n’est que progressivement que nous avons réalisé les questions d’organisation que cela demanderait. Lorsqu’on a déjà eu un enfant, on réalise ce que sont 12 biberons à donner par jour ou deux bébés à allaiter… On sait qu’il faut s’organiser et qu’on ne pourra pas tout faire parfaitement. On ne peut pas s’empêcher aussi de se demander comment l’aîné réagira devant cette double invasion de son territoire », relate Christine.

En revanche, pour des familles qui souhaitaient un « petit dernier », les sentiments sont souvent plus mitigés. Ne serait-ce que pour des raisons matérielles : avoir deux enfants de plus implique souvent de modifier son mode de vie : changement de voiture, voire déménagement, organisation du mode de garde… « Nous avions déjà deux enfants, nous en voulions un troisième et ma femme a fait une fausse couche. Peu après, quand elle a été enceinte de jumeaux, j’y ai vu comme un signe du destin. Mais très vite, je me suis angoissé : comment allais-je gagner de quoi faire vivre ce petit monde ? », décrit Thomas.

Avec des jumeaux, voire des triplés, la question du « partage » de l’amour se pose aussi de façon cruciale pour les parents et notamment pour les mères qui ont le sentiment que l’amour porté à leurs enfants ne sera pas multiplié mais divisé. « Vais-je réussir à les aimer autant l’un que l’autre ? » est une question récurrente de toute grossesse multiple.

Pas sans conséquences pour le couple

Sans oublier que porter plusieurs bébés impose au corps une adaptation plus importante et des sensations d’inconfort plus fréquentes pour la future maman. Si son état médical l’oblige à être hospitalisée ou à rester allongée pendant de longues semaines, le moral s’en ressent aussi. Une surveillance particulière s’impose en effet aux mamans afin d’éviter un accouchement prématuré, qui concerne environ la moitié des naissances gémellaires.

Cette crainte d’une grande prématurité et des possibles séquelles qui en découlent peut être à l’origine d’une forte angoisse durant la grossesse. « Lorsque des complications surviennent, beaucoup de femmes vivent dans l’illusion de pouvoir contrôler la situation. Leur culpabilité peut alors se traduire par des autoreproches : ne pas avoir pris assez de repos, ne pas avoir assez mangé pour deux… », déclare Jacqueline Wendland.

Certaines mères, notamment celles qui ont eu recours à l’assistance médicale à la procréation, vivent leur grossesse comme un défi. « Elles peuvent vivre leur maternité comme une épreuve destinée à prouver leur capacité d’être mère. Cette grossesse et ses aléas sont alors vécus comme une punition du fait d’avoir eu ces enfants “artificiellement”, “contre les lois de la nature” », explique Jacqueline Wendland. D’autant que les techniques de la procréation médicale assistée exposent aussi les parents à des choix éthiques douloureux.

Micheline Garel psychologue à l’Inserm, unité 953, a effectué une recherche sur les conséquences psychologiques de la « réduction embryonnaire », une opération qui consiste à supprimer un, voire plusieurs embryons (souvent « transférés » à la suite d’une procréation médicalement assistée) pour éviter les complications d’une grossesse triple, voire quadruple. Pour Micheline Garel, « les traces d’une souffrance associée à cette intervention resurgissent parfois bien après l’accouchement ».

Autant de sentiments qui, ajoutés au climat d’anxiété et à la fatigue, ne sont pas sans conséquences pour le couple, éprouvant comme un vrai séisme l’arrivée des enfants. D’où l’importance de se faire aider, en contactant des associations de parents de jumeaux : à la clé, un partage d’expériences, une solidarité et un solide carnet d’adresses, autant de soutiens qui aident les couples à entrer dans la parentalité, à part entière.

Par Marie AUFFRET-PERICONE - http://www.la-croix.com

Publié dans Infos santé

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