Gaza, s’évader en rêves

Publié le par Planète-Eléa

 

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Ils ont entre 20 et 25 ans et vivent enfermés dans une bande de 360 km2. «Libération» s’est glissé dans la tête de trois jeunes Gazaouis. Images d’une réalité désespérante, témoignages d’une vie sans horizon.

 


Un garçon palestinien plonge dans la mer à Gaza, le 5 juin.

Un garçon palestinien plonge dans la mer à Gaza, le 5 juin. (Mohammed Salem / Reuters)

 

Ils ne laisseront jamais personne dire que 20 ans est le plus bel âge de la vie. Lina, Ahmed et Ibrahim ne se connaissent pas et il y a peu de chances qu’ils se rencontrent un jour, mais ils partagent la même cage, se heurtent aux mêmes barreaux. Trois cent soixante kilomètres carrés, un million et demi d’habitants : ils vivent dans la bande de Gaza, un bel endroit pour gâcher sa jeunesse, la brûler, la perdre ou la rêver. Vivre tout simplement serait trop demander. Lina, Ahmed et Ibrahim ont entre 20 à 25 ans. La première est étudiante et fille de la bourgeoisie, le deuxième est déjà père, le troisième fait du rap et du basket. Tous rêvent d’ailleurs, sur Internet ou dans les paradis artificiels. Ils sont des «évadés».

 

INTÉRIEUR NUIT Pièce nue, éclairée au néon. Longtemps, Ibrahim a rappé le soir dans sa chambre. Seul. Il écrit les paroles, se chauffe la voix, répète pendant des heures et quand il se sent prêt, il s’enregistre sur un MP3. Puis commence le travail de mise en musique. Ibrahim farfouille sur Internet, à la recherche de samples qui collent bien avec les paroles. La journée d’enregistrement en studio coûte 300 dollars, même pas en rêve. Les chansons d’Ibrahim sont assez douces, avec des chœurs un peu sucrés, à l’égyptienne, et portent des titres évocateurs: Ahsas Gharib («sensations bizarres»), Wahid («solitaire»)…

Dans cette pièce, il n’y a rien d’autre que ce qui sert à alimenter les deux passions d’Ibrahim : le rap et le basket. Un ordinateur à l’agonie, un ampli et des enceintes de récup, un ballon. Tard dans la nuit, il s’endort sur un matelas posé à même le sol. Un petit tapis vétuste sert à obstruer la fenêtre. Tout est cassé et poussiéreux, comme les vies alentour.

Ibrahim, 22 ans, habite l’extrémité ouest de Khan Younes, dans le quartier de Nimsawy - ce qui signifie «l’Autrichien» en arabe - ainsi surnommé parce que Vienne a financé sa construction à la fin des années 90. C’était au temps de l’Autorité palestinienne et des accords d’Oslo, autant dire il y a un siècle. Cerné par le sable et les ordures, l’ensemble d’immeubles, bâti en carré comme la cité des 4 000 de La Courneuve, était destiné à des familles de petits fonctionnaires comme le père d’Ibrahim, lieutenant dans la Garde nationale. Des logements modèles, spacieux, clairs. Mais à peine Nimsawy achevé, l’Intifada a éclaté et, comme le quartier se trouvait juste en face de la colonie de Goush Katif, il a essuyé sans discontinuer les échanges de tirs entre soldats israéliens et activistes palestiniens. Le cimetière voisin, bombardé lors de la guerre de janvier 2009 au phosphore blanc, est rempli de «martyrs». Tsahal et les colons sont partis en août 2005, les impacts de balles sont restés sur les façades et jusque dans le salon de la famille Abou Rahal. Depuis le perron, on pouvait voir le mirador d’où l’armée surveillait le quartier. De 2000 à 2005, Ibrahim, qui loge au rez-de-chaussée, a vécu au rythme des incursions de l’armée israélienne. Après le départ des Israéliens, un nouveau cauchemar a remplacé l’autre. Le conflit interpalestinien Hamas-Fatah n’a fait qu’empirer, engendrant violences, paralysie et blocus. Le Hamas a pris le pouvoir et fait régner un ordre de fer dans la bande de Gaza. Le père d’Ibrahim, soupçonné d’être resté fidèle à l’ancien pouvoir, a été mis à la retraite d’office. Tout est bloqué, à l’arrêt, dedans comme dehors.

Ibrahim a rencontré le rap un soir de 2004, à la télévision. Il entend 50 Cent, et c’est la révélation. Lui qui n’avait rien fichu à l’école s’est mis à l’anglais d’arrache-pied. Depuis qu’il comprend les paroles, il a un peu déchanté : «Pourquoi tous ces "fucking", ces gros mots ? Ça ne sert à rien.» Ibrahim a beau être un rappeur «sage», ni grossièreté ni obscénité, il reste un alien dans son quartier et dans la bande de Gaza. Cela lui a valu quelques quolibets. «Bien sûr, j’ai eu de gros problèmes au début, raconte-t-il. Mais les gens se sont habitués. C’est une société assez renfermée ici. Il y a eu des paroles, des insultes. Mais ceux qui me connaissent m’aiment bien.» Il n’en rajoute pas, par prudence, par lassitude.

Il y a cinq ans, une petite scène rap a émergé dans la bande de Gaza. Mais ce mouvement a connu un coup d’arrêt brutal avec l’arrivée au pouvoir du Hamas en 2007. Fini les concerts dans les rares cafés huppés de Gaza-Ville, fini les mariages des gosses de riches, fini les sessions d’enregistrement à Radio Chebab, la station du Fatah. Désormais, tout se passe à la maison, sur Internet. Ibrahim a des fans à Amman et Ramallah, tchate avec Beyrouth et rêve de se produire au Caire…

Entre la pression du Hamas et celle de la société, qui réagit par un surcroît de religiosité à son enfermement et à son impuissance, les lieux où l’on peut s’amuser ont presque tous fermé. L’alcool a été banni des restaurants bien avant l’arrivée au pouvoir des islamistes. Le British Council a brûlé, le Goethe Institut a fermé ses portes. Il ne reste plus que le Centre culturel français pour organiser des manifestations discrètes (Fête de la musique, Nuit blanche à Gaza) ou des séances de cinéma. Ce mois-ci, Océans de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud était au programme. Gaza, drôle d’aquarium pour voir ce film. Ibrahim n’aime pas spécialement le Hamas, et cela se comprend : «C’est un parti politique comme les autres, il veut le pouvoir, c’est tout, il utilise la religion. Mais qui peut dire qu’il est un vrai musulman ? L’islam est une grande chose et nous sommes tout petits. C’est comme une braise incandescente. Tu crois t’en rapprocher et c’est l’islam qui s’éloigne.» Ibrahim ne fume pas, respecte le ramadan, prie quand il a le temps. «Pourtant, les militants du Hamas nous traitent comme des mécréants.» A l’automne dernier, Ibrahim assistait à un mariage : «Un type des milices Hamas s’est embrouillé avec un copain. Le type est revenu avec une kalach et lui a tiré dessus. Depuis, il est paralysé. Si tu n’es pas Hamas ou Fatah, ici, tu n’es rien.»

Comme la plupart des jeunes de son âge, Ibrahim ne croit plus à la politique, ni aux armes. Son discours est plus proche de celui du rasta que du gangsta rappeur : «La guerre est entrée en nous, elle y a imprimé le chaos. Avant d’utiliser les armes, on a beaucoup de choses à régler en nous. C’est ça la résistance, c’est pas tirer une qassam [roquette artisanale, ndlr] ou détruire un char, c’est avoir la force de changer en soi, changer par les mots.» Mais il connaît les limites des mots : «Faut pas rêver, c’est pas le rap qui va libérer la Palestine.» Le libérer lui, peut-être.

 

EXTÉRIEUR JOUR Cafétéria d’un hôtel. Lina arrive accompagnée de l’un de ses grands frères, comme les jeunes filles de bonne famille. Elle est souriante, enjouée, et s’exprime d’une voix flûtée, dans un anglais fluide. C’est une jeune fille de 21 ans, plus mûre que la moyenne, coquette (rouge à lèvres, foulard à motif cachemire, broderie dorée) et sage (jean, blouse kaki, voile).

Lina n’est pas née à Gaza mais au Koweit. Ses grands-parents sont des réfugiés de la guerre de 1948, qui ont fui Ashkelon pour la bande de Gaza. Grâce à ses études de médecine, son père a longtemps travaillé dans les riches émirats du Golfe, en manque de main-d’œuvre qualifiée. En 1992, la plupart des Palestiniens du Koweït, suspectés de sympathie pour Saddam Hussein, ont été expulsés. «On nous a dit : vous avez le choix entre la Bolivie et la Somalie. On s’est donc retrouvés à Santa Cruz.» Deux ans plus tard, ce sont les accords d’Oslo. «On y a cru. Ma famille est rentrée en 1995. Moi, je ne connaissais pas, mais mes frères qui étaient plus grands se sont dits : Ouh la la, c’est ça Gaza ?!» Ils n’avaient encore rien vu. «Au début, tout allait bien. On se dirigeait vers une sorte d’indépendance. On allait avoir un aéroport, L’été, on allait dormir au bord de la mer, sur la plage. Une fois par an, on rendait visite à la famille de ma mère, en Jordanie.» Puis le garrot s’est resserré.

En janvier 2009, la guerre est arrivée au pied de son immeuble. Elle a passé trois semaines à dormir tout habillée pour pouvoir descendre à la cave en cas de bombardement. «Je ne souhaite à personne de vivre cette expérience. Depuis, j’ai cessé de critiquer Gaza, de me plaindre de cet endroit où il n’y a rien à faire et qui m’étouffe. C’est chez moi et j’y tiens par-dessus tout. J’ai la chance de n’avoir perdu personne dans ma famille et d’avoir un toit, je n’ai pas le droit de me plaindre.»

Avant l’opération Plomb durci (28 décembre 2008- 16 janvier 2009), Lina tenait un blog sur son groupe favori : Outlandish, une formation hip-hop danoise et engagée, formée de jeunes immigrés. Depuis, elle a décidé de consacrer son blog, «360 km2 of Chaos», à la bande de Gaza. «Je veux me battre à ma façon, avec mes mots, mon esprit. A l’étranger, les gens pensent que nous sommes tous des fanatiques qui ne songent qu’à tirer des roquettes sur Israël. Mais ils ne cherchent pas à comprendre comment nous vivons. Je veux montrer que nous sommes des gens ordinaires qui vivent dans des conditions anormales.» Sa famille est le prototype de la bourgeoisie palestinienne : trois enfants (une fille deux garçons) déjà grands mais pas encore mariés, vivant tous dans un appartement du quartier chic de Rimal. «On n’a pas de voiture. Mais pour quoi faire, rigole-t-elle. On ne peut pas faire plus de 40 kilomètres en ligne droite à Gaza.»

Lina étudie la littérature anglaise à l’Université islamique de Gaza. Cela l’ennuie profondément. Ce qu’elle veut faire, c’est du journalisme. Elle passe son temps à surfer sur la BBC, The Guardian, Haaretz et surtout Al-Jazeera en anglais. «Ils sont professionnels mais n’ont pas tous les préjugés des médias occidentaux. Je rêve de travailler pour cette chaîne. Ce n’est pas parce qu’on vit enfermé ici qu’on n’a pas de grandes ambitions», rit-elle. Elle rêve de grands reportages, mais ne peut pas quitter ses 360 kilomètres de chaos.

A l’université, les cours ne sont pas mixtes et les occasions de sorties sont rares. Lina passe donc beaucoup de temps dans sa chambre à écrire des poèmes, dessiner des posters, pianoter sur son ordinateur, regarder des documentaires et la série Lost à la télévision, rêvasser sur Coldplay. «C’est une société conservatrice, je suis née dedans et ce n’est pas un problème pour moi. J’ai la chance de vivre dans une famille assez libérale et puis je ne suis pas obsédée par le mariage comme les filles de mon âge. Ce que je veux, c’est travailler, faire quelque chose de ma vie.» Sa sortie préférée consiste à aller à la plage, «pas pour me baigner, juste regarder la mer, me sentir loin alors que je suis à 3 kilomètres de chez moi». L’été dernier, Outlandish a fait un concert à Ramallah, en Cisjordanie. «J’étais triste de ne pas pouvoir y être, et en même temps j’avais honte d’être triste.» Elle a récupéré un autographe transmis par une amie en mettant en place une chaîne logistique digne d’un roman de Le Carré.

 

EXTÉRIEUR NUIT Dans la cour en béton d’un immeuble inachevé.Ahmed (1) est un «fonctionnaire à ne rien faire». Il dort le jour et passe la nuit avec ses amis à fumer la chicha (narguilé) au pied de son immeuble. Ahmed fait partie de cette catégorie de Gazaouis qui touchent un salaire de l’Autorité palestinienne, basée à Ramallah, à condition de ne pas travailler pour le Hamas. C’est surtout le cas des employés du ministère de l’Intérieur ou de l’Education, moins pour ceux de la Santé. Ahmed reste le plus clair de son temps à la maison. Le salaire suffit à le faire vivre correctement et il aide même ses parents. Mais l’argent n’est pas tant un problème que cette vie sous cloche. «On tourne en rond ici, on devient fou. Mon père, lui, il a travaillé en Israël quand c’était possible. Il sait ce que c’est de sortir de Gaza. C’était le paradis ici avant le blocus. Maintenant, on est tous obsédés par l’idée de s’évader de cette prison.»

Tout au long des années 90, au gré des attentats, Israël a restreint le nombre de travailleurs palestiniens autorisés à venir travailler. Avec l’Intifada, en 2000, leur nombre a drastiquement chuté. Depuis l’arrivée au pouvoir du Hamas, il n’y en a plus du tout. Les seules sorties autorisées sont destinées aux cas médicaux et à ceux qui partent à l’étranger. La bande de Gaza est entièrement entourée d’une clôture électrifiée et le point de passage d’Erez est devenu un véritable terminal frontalier, géré depuis une salle de contrôle via des caméras vidéos et des portes blindées actionnées à distance.

Ahmed est un garçon au visage poupon, encadré d’une barbe chétive. Comme la plupart des jeunes de son âge à Gaza, il est déjà marié à 22 ans, et père d’un bébé de 1 an. Cela a beau être la norme, ses responsabilités le stressent. Alors, la nuit, il fuit.

 

FONDU AU NOIR. Intérieur nuit Un salon au canapé couvert de plastique.Avec ses amis le soir, Ahmed installe quelques chaises et une chicha dans la rue, devant son immeuble de Chojaya, un quartier populaire bâti sur une petite butte et dont les rues sont tellement étroites que les voitures ne peuvent emprunter que les grands axes. Au clair de lune, ils fument, boivent du thé, rigolent et échangent les dernières nouvelles. C’est là qu’il a, pour la première fois, entendu parler du Tramal, une contraction pour désigner le Tramadol, un puissant antidouleur que beaucoup de jeunes Gazaouis utilisent comme un stupéfiant. «Tu le prends et trois heures plus tard, ça commence à faire effet. Tu te sens calme, détaché de tout. Tu n’as plus envie de dormir, tu domines le monde et ta vie. Ça relaxe. Les effets durent douze à vingt-quatre heures mais quand c’est fini, tu te sens plus nerveux. Tu ne supportes plus rien ni personne alors tu en reprends un.» Voire deux, trois, cinq parce que l’effet s’amenuise avec l’accoutumance.

Le Tramal est vendu en pharmacie mais depuis l’automne, les stocks sont strictement contrôlés et il faut une ordonnance. Depuis, l’essentiel du Tramadol entre en contrebande, via les tunnels et les prix se sont envolés. Le Hamas a lancé une grande campagne contre le Tramal, sans pour autant faire de spots télévisés, réputation oblige. Gare à ceux qui se font attraper : ils risquent jusqu’à six mois de prison et une cure forcée. «Quelque 800 000 comprimés ont été saisis en six mois», assure Mouawiya Hassanein, du ministère de la Santé. Des affichettes ont été placardées dans les mosquées, présentant le médicament comme une arme sioniste destinée à détruire la jeunesse gazaouie. En fait, il semble que le Tramadol ait commencé à se répandre avec l’Intifada, à cause du grand nombre de blessés par balles souffrant de douleurs chroniques. Les creuseurs de tunnels de contrebande en sont devenus les principaux consommateurs : ils se bourrent de Tramal pour oublier la peur, la douleur physique et la chaleur qui règne dans les boyaux étroits et fragiles. Certains prétendent que le Tramal permet de prolonger les rapports sexuels. Les étudiants en prendraient en périodes d’examens.

C’est pendant la guerre de janvier 2009 qu’Ahmed est devenu franchement dépendant. Il est passé d’un comprimé de 100 mg par jour à cinq de 200 mg. «L’eau et l’électricité étaient coupées pendant presque trois semaines ; c’était complètement flippant. On vivait terrés dans l’appartement dont toutes les fenêtres avaient volé en éclats le premier jour. Une fois par semaine, je sortais chercher de la nourriture mais les commerçants étaient tous fermés. Avec le Tramal, j’oubliais tous les problèmes, je n’avais plus faim…» Une boîte de dix comprimés coûte 30 shekels (6,40 euros). Ahmed a dépensé jusqu’à un quart de son salaire mensuel (400 dollars, soit 330 euros). Sa femme n’a rien remarqué ou, du moins, c’est ce qu’il préfère penser. Après la guerre, Ahmed a tenté un sevrage. Mais régulièrement, il replonge. «C’est comme la cigarette. J’y arrive pendant le ramadan et puis ça revient.»


INTÉRIEUR NUIT Une chambre de jeune fille aux murs tapissés de dessins et de posters.Lina peut passer jusqu’à 6 heures par jour devant son ordinateur. Elle est partout : Facebook, Twitter, MSN, sur son blog… Elle parle avec la planète entière. Elle poste ses dessins, des photos du ciel depuis sa fenêtre, fait partager ses humeurs («j’ai moins peur des F16 que des examens de fin d’année»), et ses indignations («j’étais tellement choquée et en colère», écrit-elle à propos de l’arraisonnement de la flottille). «Pour une fois que des gens voulaient nous rendre visite, ce qu’Israël a fait est criminel. Peu importe ce que ces bateaux apportaient, ce dont on meurt ici, c’est de ne jamais voir quiconque venu d’ailleurs, de ne pas être traités comme des humains, explique-t-elle. Même l’espoir, Israël veut le détruire.»

Lina s’essaye au reportage sur le site des «observateurs» de France 24, où elle signe, de manière irrégulière, des reportages engagés. «J’assume complètement d’être subjective.» Le dernier parle de sa colère et sa déception à la suite de l’arraisonnement meurtrier du Mavi-Marmara par l’armée israélienne. L’été dernier, elle avait posté une vidéo très drôle sur le manque de petites pièces qui pousse les chauffeurs de taxi et commerçants à rendre la monnaie en barres chocolatées. Elle a aussi monté une visite touristique de Gaza : ses plages, ses ruines, son zoo, son luna-park délabré. Elle prend des photos avec son téléphone portable, ou alors, c’est son frère qui filme des saynètes de la vie quotidienne. Début mai, elle est allée assister avec une copine à la finale de la «Coupe du monde de football de Gaza», une compétition parodique en réaction à l’interdiction de voyager qui frappe la quasi-totalité des habitants du territoire palestinien. Elles étaient les deux seules filles présentes dans le stade. Elle supportait l’équipe d’Irlande. «Pas les Anglais, ni les Américains, ils nous ont fait tellement de mal.»

En mai, Lina a accompli l’un de ses rêves les plus chers. Elle est allée à Jérusalem pour un entretien préalable à une demande de visa d’études au consulat américain de Jérusalem-Est. Elle compte suivre des cours à la prestigieuse université Ucla de Californie. Cela ne la gêne-t-elle pas d’aller étudier aux Etats-Unis, dont elle désapprouve tant la politique ? «Je fais la différence entre le peuple américain et son gouvernement. J’ai déjà beaucoup d’amis là-bas, via Facebook.» Et rentrera-t-elle à Gaza ? «Oui. Ici, c’est ma maison. Si je vais aux Etats-Unis, c’est pour mieux servir un jour mon pays.» En attendant, elle n’a pas perdu une miette de la centaine de kilomètres de trajet entre la bande de Gaza et la Ville sainte, prenant en photo le jus de fraise à la cannelle qu’elle s’offre dans une cafétéria. A la fin de la journée, il lui restait une demi-heure pour se rendre sur l’Esplanade des mosquées.

 

INTÉRIEUR JOUR A l’extrémité d’un faubourg mangé par les terrains vagues, devant une salle de sport. Ibrahim sort de l’entraînement. Dans le quartier, tout le monde le reconnaît à son look US : casquette l’été, bonnet de laine l’hiver, polo de basketteur, survêtement à mi-mollets et Nike Air noir et blanc. Ibrahim a laissé tomber le rap il y a quelques mois. «Ici, il est impossible de se produire, de chanter, de jouer. A quoi bon, alors ?» Il met toute son énergie dans le basket… «Je suis le meilleur joueur de Palestine, assure-t-il. Mais je n’ai jamais pu jouer pour l’équipe nationale car je n’ai jamais pu sortir de Gaza. Et j’espère être recruté par un club étranger.» Ibrahim n’a plus qu’une idée en tête : quitter la «bande», sortir, respirer ailleurs. Il en parle tous les jours avec un ami à Londres, via Skype. Son club, Khadamat Khan Younes, affilié au Fatah, a été repris en main par le Hamas : «Je n’ai pas d’avenir, ici.» C’est devenu une obsession. Il refuse même de travailler, au grand dam de son père, pour ne pas se laisser détourner de son but. «De toute façon, sans diplôme, je n’ai aucune chance de trouver du travail, à part creuser dans les tunnels. Et il n’en est pas question : j’ai un copain qui y est mort. Ils prennent tous du Tramal, là-dedans. C’est pas bon pour un sportif comme moi. Les tunnels, je n’y descendrai que pour quitter cet endroit !»

Ibrahim ne fait plus de hip-hop mais il continue de monter des petits clips, qu’il envoie par Internet à des clubs britanniques et américains dans l’espoir de se faire repérer. Ce sont de courtes histoires («Ibrahim Abu Rahal, Time for Revolution»), pas mal fichues, dont il est le héros. Son modèle, c’est Rocky Balboa : un looser qui s’entraîne dur, souffre, sue sang et eau, et qui, à la fin, surmonte tous les obstacles.

 

(1) Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé.

 

Par CHRISTOPHE AYAD - http://www.liberation.fr/

 

Publié dans Infos du Monde

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