Pourquoi les enfants ont-ils besoin de super-héros ?

Publié le par Planète-Eléa

 

la-croix.jpg

 

 

Spider Man, Harry Potter, Naruto… Les héros, avec ou sans "super-pouvoirs", font rêver les enfants, leur servent de modèles et, finalement, les aident à grandir


Ils ont 3 ans et rêvent déjà de « super-héros ». À peine entrés à la maternelle, ils se passionnent pour des personnages à l’allure étrange et aux capacités hors normes. Des figures plutôt destinées aux grands et dont bien souvent ils ignorent tout ou presque. La fascination pour ces héros dotés de pouvoirs ou d’aptitudes extraordinaires commence ainsi dès le plus jeune âge et se prolonge au moins jusqu’à l’adolescence, sous l’œil parfois médusé des parents.

« Mon fils a commencé à parler de Spider Man en petite section, témoigne Dominique. Du jour au lendemain, il s’est mis à réclamer des jouets, des vêtements à l’effigie de l’homme araignée, alors qu’il n’avait jamais vu les dessins animés et encore moins les films. Cela nous a tellement déconcertés, mon mari et moi, que nous avons fini par lui montrer des images sur Internet ! »

Cet engouement, aussi spontané qu’inattendu, a en effet de quoi laisser les adultes perplexes. Mais, à 3 ou 4 ans, les bambins n’ont pas besoin d’en savoir beaucoup pour être captivés. Une image peut suffire à éveiller en eux curiosité et intérêt. « L’apparence du super-héros est déjà en soi intrigante, confirme Geneviève Djénati, psychologue clinicienne et psychothérapeute (1). Spider Man, en l’occurrence, porte un costume étrange, on devine ses muscles, on le voit accroché à une toile d’araignée ou en train de sauter... l’enfant sent une puissance qui l’attire. »

"La figure héroïque incarne une sorte d’idéal qui lui donne envie de grandir"

Il est d’autant plus sensible à ces représentations qu’il éprouve, à cet âge, un sentiment de faiblesse et d’impuissance face aux grands. « Comme il voit qu’il n’a pas les mêmes capacités que les adultes, il rêve de devenir un super-héros pour être aussi fort qu’eux et, surtout, aussi fort que papa et maman, ses premiers modèles, ajoute la psychologue. La figure héroïque incarne ainsi une sorte d’idéal qui l’aide à supporter les frustrations et lui donne envie de grandir. »

À la maternelle, il suffit en somme que le personnage soit impressionnant pour plaire. Le choix du héros dépend ensuite beaucoup du marketing qui désormais impose les modèles. Abreuvés de jouets et d’images, les enfants finissent par s’intéresser à ceux qu’ils découvrent dans la publicité, les rayons des magasins ou la cour de récré, sans toujours connaître leurs aventures. Iron Man, Ben 10, Naruto, les Winx... Impossible d’échapper aux succès du moment ou aux grands classiques – Spider Man, Hulk, Batman –, tous d’ailleurs plutôt destinés aux garçons. « L’univers des super-héros reste en effet très masculin, mais cela ne semble pas dissuader les filles, note Geneviève Djénati. En réalité, le sexe du personnage n’est pas déterminant pour les petits, attirés d’abord par ses caractéristiques exceptionnelles. »

Ces héros sont dotés d’une force phénoménale, ils peuvent voler, grimper aux murs… Les plus jeunes n’ont qu’une envie : les imiter... en imagination. En grande section de maternelle, un accessoire suffit encore : un masque ou une cape et les voilà transformés ! Ensuite, le processus psychologique devient plus complexe. « Vers 6 ou 7 ans, l’enfant passe du mimétisme à l’identification, explique Geneviève Djénati. L’enfant sait qu’il n’est pas le personnage, mais pense qu’il pourra le devenir un jour. À travers cette projection il signifie surtout qu’il rêve d’être adulte, avec la puissance qu’il imagine et qu’il attribue généralement au père. »

Fort, courageux, intelligent, bon... le super-héros représente un modèle stimulant

Fort, courageux, mais aussi intelligent et bon (il met ses pouvoirs au service du bien), ce type de héros représente un modèle stimulant pour l’enfant, d’autant plus qu’il s’agit souvent d’orphelins obligés de s’en sortir seuls dans la vie. Encouragé par ces expériences, le jeune « apprenti » peut lui aussi se lancer dans des aventures imaginaires où il accomplit des exploits inaccessibles au commun des mortels grâce à ses fabuleux pouvoirs.

Si, à partir d’un certain âge, il ne s’attend plus à bénéficier des mêmes capacités que son idole, il ne renonce pas pour autant à tous ses rêves de puissance. Les garçons, en particulier, fantasment longtemps sur la force physique, captivés par les incontournables joutes entre les « gentils » et les « méchants » de l’histoire.

Des duels qu’ils retrouvent désormais aussi dans les combats de catch, où les lutteurs se déguisent en super-héros (2). « C’est le nouveau phénomène à la mode dans les cours de récréation, remarque le psychiatre Stéphane Clerget (3). Les élèves de primaire et de collège, en particulier, adorent, parce qu’il s’agit de bagarre autorisée, “pour de faux”, pour s’amuser. Le spectacle les fascine d’autant plus qu’ils ne peuvent plus se défouler dans des jeux un peu physiques à l’école, devenue très stricte sur les questions d’agressivité. » Heureusement, ce goût pour la bagarre ne les empêche pas d’être sensibles aux valeurs morales de leurs super-héros.

Les adolescents s’attachent à des figures qui leur ressemblent d’avantage

En grandissant, ils s’intéressent aussi à leur psychologie, préférant plutôt des figures complexes, fragiles ou marginales, plus proches d’eux en somme. Si à l’adolescence, ils apprécient toujours les super-héros des comics américains – Spider Man, Batman, Iron Man, The X-Men, Daredevil, Hellboy –, leurs faveurs vont également à des personnages différents (qui sortent de la typologie du super-héros) comme Harry Potter, les protagonistes de "Heroes" ou les vampires de "Twilight". Ces figures souvent ambivalentes séduisent à un âge où il est « rassurant de penser qu’il n’y a pas d’un côté le bien et le beau et, de l’autre, le mal et le laid, mais que nous portons les deux en nous », observe le sociologue Michel Fize (4).

À 14 ou 15 ans, l’identification au personnage fonctionne d’autant mieux que ce dernier partage les préoccupations des adolescents : amour impossible, vie nocturne dans "Twilight", vie au collège dans "Harry Potter"... Ainsi, le succès phénoménal des aventures du pensionnaire de Poudlard repose en partie sur le « balancement constant entre le dépaysement et le quotidien », relève Isabelle Smadja, agrégée de philosophie et docteur en esthétique (5). Un dépaysement qui ouvre à un ailleurs propice à la rêverie, par le biais de sorciers capables de se transformer ou de voler, et un quotidien qui permet de contempler, comme dans un miroir, une image sublimée de soi dans celle du jeune héros.»

Cet équilibre entre éloignement et proximité, propre à la littérature fantastique, très plébiscitée par les jeunes, permet à la fois de « donner un sens aux mystères du monde » et de « projeter certaines peurs autour de la mort et de la sexualité », analyse Stéphane Clerget. « Le goût des adolescents pour les créatures étranges – vampires, loups-garous, sorciers… – n’est pas sans rapport avec leurs propres transformations corporelles et psychiques, souvent vécues comme angoissantes. »

Objet de tous les fantasmes, le héros, avec ou sans « super-pouvoirs », rassure, donne confiance et aide finalement à grandir. Il accompagne vers l’autonomie, puis la vie adulte, jusqu’au jour où les fans deviennent à leur tour des héros… aux yeux de leurs enfants.

Par Paula PINTO GOMES - http://www.la-croix.com/


(1) Psychanalyse des dessins animés, Pocket, 6,50 €.
(2) Lire La Croix du 21/10/09.
(3)
Ça sert à quoi les parents ?, Éd. Bayard Jeunesse, 9,90 €.
(4)
Les Nouvelles Adolescentes, Éd. Armand Colin, 12,90 €.
(5)
Harry Potter, les raisons d’un succès, PUF, 16 €.

Publié dans Education et loisirs

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article