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Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 06:04









Nous sommes en 1969 dans le sud de la Chine, une petite fille de 7 ans marche le long d’un chemin de terre qui la conduit à une prairie, elle va remplacer sa mère qui garde les 3 vaches, dont sa famille est copropriétaire avec d’autres villageois. En passant le long d’un champ de concombres, elle remarque de suite que pour une fois, personne n’est dans les champs alentour. Elle ralentit le pas, jette un coup d’œil à gauche et à droite, saute le fossé qui la sépare du champ. Elle regarde encore une fois si personne ne peut l’apercevoir, et se saisit d’un concombre qu’elle casse en deux afin qu’il prenne moins de place dans son sac. La petite fille est blanche de peur, mais elle a faim et c’est cette faim qui l’a poussée à faire ce qui peut lui coûter une lourde punition, qui est souvent d’aller travailler pendant un mois à la fonderie toute proche. Elle n’y est jamais allée, mais des copines lui ont raconté le travail qui consiste à nettoyer les pièces d’acier tout juste sorties des hauts-fourneaux : il y fait très chaud, une poussière noire irrite les poumons.

Une fois la prairie rejointe, et quelques mots échangés avec sa mère, celle-ci emprunte à son tour le chemin pour se rendre aux rizières et ainsi rejoindre les autres villageoises qui repiquent le riz pour la prochaine récolte. De celle-ci, ils ne verront pas grand-chose, car la plus grande partie sera expédiée vers les grandes villes, et il ne leur en restera que quelques kilos que partagera le responsable local. Les récoltes sont de plus maigres, les terres n’étant travaillées que par des femmes qui n’ont souvent pas la force de pousser le soc en profondeur, laissant parfois les buffles qui tirent les charrues n’en faire qu’à leur tête.

Les hommes eux sont tous à la fonderie communale où ils se relayent en 2 équipes, faisant chacune 12 heures d’un dur et dangereux labeur. Cette fonderie, comme des milliers d’autres à travers le pays, est chargée de produire l’acier qui doit donner à la Chine son statut de grande nation, c’est du moins ce qui a été expliqué lors des nombreuses réunions menées par les responsables venus de la ville. Le charbon qui alimente les hauts-fourneaux est extrait d’une mine distante de quelques centaines de mètres, les accidents y sont nombreux et les morts se comptent chaque année par dizaines.

 

De l’acier, dans le village il y en a partout, car les entrepôts de stockage sont pleins et le moindre bout de terrain est réquisitionné pour entreposer les barres d’aciers que les camions venus de la ville mettent trop de temps à venir chercher.

 

Une bonne partie de cette production restera en fait pendant des années sur les lieux de stockages, et ne sera jamais utilisée, car de trop mauvaise qualité, rendant ainsi inutile tant l’extraction de millions de tonnes de charbon et de minerai, que la mort de centaines de personnes.

La petite fille assise à l’ombre d’un arbre tout en surveillant les vaches sort une moitié du concombre qu’elle regarde d’abord avec délectation. Un rapide tour de tête pour vérifier que personne ne l’observe, et elle se régale de ce légume dont elle cache l’autre moitié dans la haie proche, la réservant pour le lendemain.

En début d’après-midi, elle fera à pied les trois kilomètres qui la séparent de l’école ; enfin, elle les fera peut-être, car si sa mère est trop occupée, elle ne viendra pas la remplacer et devra continuer son travail de surveillance jusqu’à la nuit, où elle rentrera à la maison avec le bétail. Si l’école est bien gratuite et obligatoire, elle n’y est allée que quatre jours le mois dernier, le travail des champs étant privilégié à l’enseignement. De toute manière, c’est une fille et elle n’aura jamais d’autre responsabilité que de se marier et de donner un enfant, de préférence mâle, à son mari, avant de retourner aux champs.

 

Suivant les horaires de son père, ouvrier involontaire à la fonderie, elle aura peut-être la chance de le voir, et de l’entendre raconter tant son travail, que le dernier accident. S’il vient, ce sera surtout l’occasion de faire un repas autre que cette soupe sans goût, faite d’eau et de quelques herbes ; si son patron lui a donné quelques yuan, il pourra acheter un peu de gras de porc et même un demi-poulet que huit personnes devront se partager. Six enfants à nourrir, cela fait beaucoup, mais assure aussi d’avoir la main d’œuvre nécessaire pour travailler le demi-hectare donné lors de la répartition des terres par Mao.

 

Son avenir, la petite fille n’y pense pas beaucoup, et ne voit que d’autre issue que la vie difficile et laborieuse de sa mère et des autres habitantes de ce petit village perdu à la frontière vietnamienne.

 

C’est pourtant la proximité de cette frontière, et le conflit armé de 1986 entre les deux pays, qui quelques années plus tard vont bousculer sa vie l’obligeant, elle et sa famille à migrer vers une autre partie de cette région du Guangxi, où elle ne volera plus les concombres et vivra bien plus heureuse, mais cela, c’est une autre histoire.

 

C’est ce genre de récits qui m’aident à bien mieux comprendre certains traits de cette population qui jugée trop vite, peut donner l’impression de n’être attirée que par certains aspects matériels de la vie moderne à laquelle ont accès aujourd’hui un nombre croissant de Chinois. Les avantages de la vie moderne et la vie plus aisée, nous occidentaux en profitons depuis des décennies, alors que nombreux sont les Chinois qui n’en sont encore qu’au stade de la découverte, et même du rêve pour encore un certain nombre. Avant de porter un jugement souvent négatif, faut-il encore connaitre un certain nombre d’éléments, et surtout être apte à comprendre que ce que ce confort dont nous jouissons aujourd’hui, et souvent depuis des années, d’autres viennent tout juste d’y accéder et il s’avère malhonnête d’apporter un jugement hâtif sur une population qui elle n’a pas eu la chance de naître dans une aisance que nous trouvons nous, naturelle.


par hengxi (son site)  - http://www.agoravox.fr/
Publié dans : Infos du Monde - Communauté : Le champ du monde - Par Planète-Eléa
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