La maternelle, fer de lance de la lutte contre l'illettrisme

Publié le par Planète-Eléa

 

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Luc Chatel réunit les inspecteurs de maternelle pour définir le rôle de cette exception française. 


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Dans la longue liste des exceptions françaises, la maternelle fait figure d'enfant chérie: «Le monde entier nous l'envie.» Comme si, dans la crise récurrente qui mine l'école française, la maternelle avait miraculeusement échappé au massacre. Ou comme si la spécificité de cette structure accueillant les tout jeunes enfants empêchait que l'on y mesure les dégâts qui, ailleurs, apparaissent très concrètement sous forme de violence ou d'illettrisme. Toucher à l'école maternelle est même une entreprise à risque, tant celle-ci symbolise tout à la fois l'égalité républicaine, l'émancipation des femmes et les progrès de la psychologie infantile.

Xavier Darcos l'avait appris à ses dépens quand, cherchant à justifier le refus de scolarisation des moins de 3 ans, il avait déclaré qu'il n'était pas logique de «faire passer des concours bac+5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de changer les couches». Aussitôt, les enseignants du primaire avaient crié au scandale. Mais le ministre avait eu le temps de lancer quelques pistes pour l'école maternelle, en créant cent postes d'inspecteurs consacrés à la petite école.

Ce sont ces inspecteurs que Luc Chatel réunit jeudi pour leur préciser leur mission, dans le cadre du plan de lutte contre l'illettrisme. Une façon d'adresser un message aux professeurs: l'école maternelle est un échelon fondamental dans la préparation des enfants à leur «métier d'élève». «L'essentiel serait surtout de rappeler qu'elle est une école à part entière, et pas une école entièrement à part, insiste Alain Seksig, inspecteur et ancien directeur d'école. Mais les professeurs qui ne cessent de brandir le fantasme de sa suppression sont ceux-là même qui ont refusé de la rendre obligatoire, parce que le mot obligation est tabou en maternelle, et qui, en luttant contre ce qu'ils appellent la “primarisation” de la maternelle, la transforment en simple garderie.»

 

Au gré des postes vacants

 

L'école maternelle, créée en 1881 sous l'impulsion de Pauline Kergomard, devait assurer «le passage de la famille à l'école». Elle jouait à la fois un «rôle éducatif» d'«appropriation des premiers savoirs» et un rôle de «gardiennage». Mais avec les réformes des années 1980 et les lois d'orientation de 1989 et 2005, la maternelle s'est centrée sur le développement du «potentiel» de l'enfant, traduit en «compétences» à acquérir dans différents «domaines» d'enseignement.

Pourtant, si la circulaire du 17 août 2009 précise que «les enseignants y ont développé une pédagogie particulière», la maternelle ne fait pas l'objet d'une formation spécifique, et les professeurs y atterrissent au gré des postes vacants. «La polyvalence est inscrite dans les statuts, précise Jean-Louis Baglan, inspecteur en Haute-Garonne, mais elle relève surtout d'une conception du métier.» C'est ainsi qu'un inspecteur peut exiger que des professeurs d'une école changent de niveau d'enseignement au nom de l'idée selon laquelle il y aurait une science de l'éducation transposable à chaque classe. Peu importe si les enseignants étaient justement en train de se constituer un «tour de main» sur une classe particulière, petite section ou CM1.

 

Le savoir-faire du maître

En l'absence d'horaires précis et déterminés, la maternelle, plus que tout niveau, nécessite un savoir-faire du maître. Savoir-faire qui, explique Catherine Bonnet-Huby, professeur dans une classe unique grande section-CP-CE1, «ne se mesure pas par des évaluations de compétences, car un enfant de 5 ans se prend dans sa globalité». Pour cette enseignante chevronnée, c'est le paradoxe d'une école qui parle de performance et d'«enfants en échec» dès 5 ans, tout en prétendant qu'ils «ont le temps» et qu'on ne doit pas leur apprendre à lire et à écrire trop tôt. «Mon père, fils de mineur, conclut-elle, a appris à lire à 4 ans et demi. Parce qu'à cet âge-là, les enfants sont égaux. Il n'y a pas à réduire les inégalités, mais à pratiquer une pédagogie d'excellence pour tous.»

 


 

Les conditions de l'entrée dans l'écrit

Luc Chatel l'a affirmé lors de la présentation de son plan de prévention de l'illettrisme, le 29 mars dernier: c'est à la maternelle que se préparent les conditions de l'entrée dans l'écrit. «À l'arrivée au CP, argumente le linguiste Alain Bentolila, les enfants les plus faibles maîtrisent six fois moins de mots que les meilleurs. Or, un enfant qui ne connaît pas un mot aura beau le déchiffrer, ce mot ne signifiera rien pour lui. Et trop de mots inconnus dans un texte l'empêcheront de le comprendre.» Le ministre veut donc faire porter l'accent sur l'acquisition du vocabulaire en grande section. Les inspecteurs de maternelle seront chargés de se concentrer sur la lutte contre l'illettrisme à travers «l'apprentissage méthodique du vocabulaire pour combler l'écart entre les milieux sociaux», «la mémoire, par un apprentissage par cœur de textes qui développe la concentration et l'attention» et «l'accompagnement éducatif qui sera désormais centré sur l'apprentissage des fondamentaux». Un premier pas, pour les professeurs, même si certains estiment que cela ne compensera pas l'effet de mauvaises méthodes de lecture et de pratiques pédagogiques hasardeuses. Pour eux, la grande section doit aussi enseigner les gestes graphiques, faire comprendre le code alphabétique et surtout donner le goût des livres, plutôt que des compétences sur les «statuts de l'écrit».

 

 

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Publié dans Education et loisirs

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