Les jeunes sont sans illusions sur leurs retraites

Publié le par Planète-Eléa

 

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Les jeunes ne seront pas aux premières lignes des manifestations du jeudi 24 juin. Difficile quand on a vingt ou vingt-cinq ans de se projeter avec conviction dans un avenir aussi lointain


Des doctorants lors de la cérémonie de réception de diplômes, en mars dernier (photo Guay/AFP).

« D’ici à 40 ans, il y aura encore d’autres réformes »

«Ce sont des décisions qui concernent notre avenir, mais nous, les jeunes, ne sommes même pas consultés, déplore Virginie, 27 ans, assistante de direction à Bordeaux. Quand je vois des gens de 50 ans ou encore des retraités reprendre leurs études, je me pose des questions. » Pour cette jeune femme, il apparaît difficile de cotiser 41 ans et demi compte tenu de la précarisation du marché du travail et de la démocratisation des études supérieures. D’autres jeunes, à l’image de Damien, se font à l’idée que le système de retraite par répartition à la française va disparaître. « Je ne me fais pas d’illusion, confie Ghislain, 22 ans, ouvrier dans le bâtiment. Nous n’aurons pas de retraites aussi confortables que nos parents. Nous allons vers un modèle plus libéral et injuste. »

Pour l’heure, la retraite par capitalisation est écartée. Mais, « d’ici à quarante ans, il y aura encore d’autres réformes ». Pour le jeune homme, il n’est pas choquant d’augmenter la durée de cotisation. « Mais je ne me vois pas travailler jusqu’à 65 ans, s’empresse-t-il d’ajouter. Pour ceux qui sont employés dans des usines ou sur des chantiers, cela me paraît difficilement envisageable. »

Pour Virginie, continuer à allonger la durée de cotisation ne suffira pas à résoudre le problème. « Le mode de calcul actuel est intenable au regard de la démographie et de la croissance économique en Europe », assure-t-elle. Alors, que faire ? Élargir l’assiette de cotisation, taxer les hauts revenus ? « Pourquoi pas, répond cette jeune mère de famille. Il ne faut pas oublier que les maisons de retraite sont onéreuses et que ce n’est pas avec de petites pensions que l’on va les payer », ajoute-t-elle.

Étudiant en cinquième année de master de sciences technologiques à Bordeaux, Damien, 28 ans, lui, s’interroge : « Si je trouve un emploi rapidement, il faudra que je travaille jusqu’à 67 ans pour avoir une retraite à taux plein. Comment peut-on nous demander cela, alors que l’emploi des seniors est faible aujourd’hui ? »

Aux yeux de Charley aussi, chargé de communication, cette réforme a été décidée trop rapidement. « Pour des problèmes de cette importance, dit-il, il aurait fallu faire un Grenelle et consulter plus longuement les partenaires sociaux. » D’après lui, derrière le dossier des retraites, la vraie question est celle de la solidarité nationale. « Je pense qu’il faut que les Français s’aiment plus et consentent à faire davantage d’efforts pour le bien-être de la collectivité. »

« Quitte à travailler jusqu’à 70 ans, autant faire un métier qu’on aime »

«On ne sait déjà pas quand on commencera à travailler, alors savoir quand on partira à la retraite… » À 22 ans, Morgane, étudiante en sciences de l’éducation à l’université de Nantes, ne suit que d’un œil le débat sur la réforme des retraites. Mais d’ores et déjà, cette grande brune se résigne à cotiser plus longtemps. « De toute façon, quand on entre sur le marché de l’emploi à 25 ans, je ne vois pas comment on peut partir à 60 ou 62 ans. » Cette future professeur des écoles juge toutefois nécessaire de prendre en compte la pénibilité des métiers pour fixer l’âge de départ à la retraite. Étudiante en master de français langue étrangère (FLE), Emmanuelle, 25 ans, défend, pour sa part, « un système plus individualisé, qui prenne en compte les capacités physiques de chacun à poursuivre ou non son travail ».

Opposée à la majeure partie de la réforme du gouvernement, Emmanuelle n’est pas pour autant prête à battre le pavé. « Ces derniers temps, les manifestations ont perdu en crédibilité et je ne vois pas trop ce que je peux faire, à part voter. Je suis un peu désabusée », avoue-t-elle. D’ailleurs, elle prévoit déjà de mettre de l’argent de côté pour ses vieux jours. « Je vais sans doute travailler plusieurs années à l’étranger et gagner un meilleur salaire qu’en France, explique-t-elle. J’en profiterai pour épargner pour ma retraite, comme le font les Américains. »

Guillaume et Ronan, étudiants en histoire, ne sont guère plus mobilisés contre la réforme. « Cela me semble un combat perdu d’avance, confie Guillaume, 22 ans. De toute façon, il est évident que l’on devra travailler plus longtemps. Je me demande même si j’aurai droit à une retraite dans quarante ans ! » Tout aussi pessimiste, Ronan prédit un essor grandissant des mutuelles privées, permettant de se constituer sa propre retraite. « En gros, on aura une retraite si on a de l’argent », grince Guillaume.

Pour Laura, 19 ans, étudiante en droit, il n’est pas choquant que les salariés travaillent plus longtemps, dans un contexte d’allongement de l’espérance de vie. « Si l’on vit jusqu’à 100 ans, on ne va pas partir à 60 ans et rester retraité durant 40 ans ! » s’exclame la jeune fille. Camille, étudiante en psychologie de 22 ans, estime qu’on « ne peut pas inventer l’argent des retraites » et juge nécessaire de mettre fin aux différences entre secteur public et privé. « Quitte à travailler jusqu’à 70 ans, autant faire un métier que j’aime… », conclut-elle.

« La solidarité familiale prendra encore plus de place »

Najib, 23 ans, athlète, spécialiste du 5 000 mètres et du 800 mètres, s’impose une hygiène de vie irréprochable. Calcul de ses heures de sommeil, repas équilibrés, cet étudiant en sciences politiques se rend trois fois par semaine dans son club d’athlétisme, l’Entente Franconville-Cesame, dans le Val-d’Oise. « À mon âge, la retraite, on n’y pense pas tous les jours, souligne-t-il. Mais je me dis que si je préserve ma santé au présent, je me protège aussi pour l’avenir. »

Partir à la retraite à 65 ans, Najib apparente cela à une longue préparation psychologique. « Cette réforme des retraites, cela fait tellement longtemps qu’on en parle, qu’on s’est résigné à ce qu’elle se fasse, poursuit-il. On nous montre sans cesse les autres pays européens, qui ont allongé la durée du travail. Du coup, on se dit que cela est devenu inévitable d’y passer nous aussi. »

Il avoue tout de même qu’il est extrêmement difficile pour lui de se projeter jusque-là. « Je n’ai pas encore commencé à travailler, je vis chez mes parents, et je ne serai en retraite que dans quarante-cinq ans au moins, calcule-t-il. Le plan de retraite tel qu’il a été présenté sera valable, lui, jusqu’en 2020. La retraite telle que je la vivrai ne sera sans doute pas celle dont on parle, j’en ai bien peur. Sans doute que la solidarité familiale prendra encore plus de place face à l’incapacité de l’État à assurer nos vieux jours. Je sais que mes parents auront à cœur de me laisser quelque chose. »

Le coureur de fond n’entend pas, cependant, rester les bras croisés : « J’ai conscience qu’on est pressé par le temps, dit-il. Sans savoir vraiment ce qui nous attend, il faut travailler le plus tôt possible. Je gère les priorités. Pour le moment, pour moi, c’est l’accès à l’emploi qui prime. Si je trouve une activité professionnelle qui me permet de m’épanouir, je pourrai sans doute travailler plus longtemps sans que cela me pèse trop. »

Laura, 23 ans, amie de Najib, s’entraîne, elle aussi, chaque semaine dans son club de taekwondo, à l’Avant-garde de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). La problématique de la pénibilité l’intéresse directement. La jeune fille s’apprête à faire de son corps son principal outil de travail : après ses six mois de formation, elle sera officiellement pompier de Paris. « L’usure physique, la reconversion, je serai bien obligée d’y penser avant les autres, explique-t-elle. En général, on ne reste pas pompier de Paris au-delà de 35 ou 40 ans. Il va falloir s’adapter, écouter son corps. Pour ma part, j’ai déjà prévu un deuxième chemin possible, avec le métier d’éducateur sportif. » Mais la future femme du feu veut avant tout, pour le moment, penser aux anciens : « La retraite telle qu’elle est prévue, il faut d’abord s’assurer que les gens peuvent y parvenir dans de bonnes conditions. Mon grand-père est décédé à 65 ans il y a peu. Il venait juste de finir de cotiser. »

« Ça ne me fait pas peur de travailler plus longtemps »

«La réforme des retraites s’impose, la vie s’est allongée. Ça ne me fait pas peur de travailler plus longtemps. Quand on a encore le feu sacré, on le fait ! Il faudrait juste mieux tenir compte de la pénibilité des métiers. Je trouverais normal que, si j’arrive à être chercheur, je travaille plus longtemps qu’un ouvrier », affirme Émeric, étudiant en deuxième année de master de lettres et langues à l’université de Metz. « Je ne partage pas du tout son avis, s’agace à côté de lui Hance, un ami du même cursus. Ce sont les banques qu’il faut taxer. » La pénibilité ? « Ce sera difficile de faire du cas par cas, certains seront toujours lésés. » Il ajoute : « En temps de crise, la solidarité n’est plus une valeur qui fonctionne, on ne veut pas se sacrifier pour les autres. »

À l’image d’Émeric et de Hance, les positions des jeunes rencontrés sur le campus de l’île du Saulcy, dans le centre de Metz, sont très contrastées. Tous craignent toutefois pour le sort des salariés les plus exposés à l’usure physique. « Mon père était ouvrier et vient de prendre sa retraite, je ne l’aurais pas vu continuer », assure Karim. En première année de psychologie, il se dit prêt à se rebeller, parce que, « sinon, ils vont retarder toujours plus l’âge de la retraite ». « On nous demande, à nous, les jeunes, qui déjà n’avons pas de travail, de cotiser toute notre vie pour les autres et, quand ce sera notre tour, on sera trop vieux pour en profiter », s’emporte-t-il. D’ailleurs, Karim est bien décidé à aller manifester contre le projet de réforme, même s’il n’avance aucune solution alternative.

D’autres étudiants n’ont simplement pas d’avis et se sentent peu concernés par le sujet. « Je veux être prof, alors je ne sais pas si ça va s’appliquer à nous, et puis on n’y pense pas trop, on est loin d’avoir fini nos études ; ce qui nous préoccupe davantage, c’est la réforme de la mastérisation », explique Delphine, en licence de mathématiques. « La réforme, c’est de travailler jusqu’à 70 ans, c’est ça ? » croit savoir une autre jeune femme, future assistante de direction. Certains jeunes se demandent même si les mesures annoncées seront suffisantes. Guillaume, longue barbe et piercing, étudiant en génie civil, s’attend ainsi à ce que l’âge de départ en retraite augmente encore d’ici à sa propre fin de carrière. Mais il n’envisage pas de participer aux manifestations à venir. Fataliste.

« Notre génération est condamnée à s’épuiser au travail »

Dans les couloirs de l’université des sciences sociales toulousaine, le débat sur les retraites n’occupe guère les esprits. « Penser à notre retraite est d’autant plus difficile qu’on ne sait vraiment pas quand nous commencerons à travailler », souligne Myriam, 21 ans, qui espère décrocher sa licence. Antoine, 19 ans, qui vient de terminer sa première année de droit et s’apprête à passer le concours d’entrée à Sciences-Po Toulouse, s’inquiète, lui aussi, du très court terme : « J’ai des amis qui cherchent du boulot depuis plus d’un an, deux ans même pour l’un d’entre eux qui sort pourtant d’une grande école de commerce, l’Essec à Paris. Alors, voilà, le débat sur les retraites m’intéresse, certes, mais comme un mauvais coup supplémentaire à digérer. J’attendrai peut-être d’avoir 30 ans pour décrocher un CDI. Et je me dis que je bosserai jusqu’à 70 piges. »

Les termes du débat, pour lui, manquent de toute façon de clarté. Ou de certitudes. « On parle de pression démographique, de rallongement de l’espérance de vie, reprend Antoine. Mais qui nous dit que notre espérance de vie à nous, dans cinquante ans, sera toujours favorable ? Je crois que ma génération partage un réel sentiment d’être une génération crash-test, mal barrée pour l’emploi, héritant d’une planète en piteux état, et condamnée maintenant à s’épuiser au travail. C’est dur à avaler. »

En deuxième année à l’université de sciences humaines de Toulouse-Le Mirail, Isabelle, 20 ans, s’interroge surtout sur ses futures années « fastes », qui lui semblent se réduire comme peau de chagrin. « D’un côté, on galère pour entrer sur le marché de l’emploi et, de l’autre, on voit aujourd’hui des seniors qui galèrent aussi pour retrouver du boulot quand ils dépassent les 50 ans, analyse-t-elle. Travailler plus longtemps va servir à quoi ? L’enjeu, c’est d’abord et avant tout de fournir du travail. »

Et puis, nombre de jeunes se montrent très sensibles au contexte dans lequel se déroule le débat actuel. « OK, je vais trimer tard pour avoir une retraite juste décente. Sauf si je suis trader, ou parlementaire, ou chargé de mission. On ne se moque pas un peu de nous ? », conclut l’un d’eux, goguenard.

Recueilli par Nicolas CESAR, Florence PAGNEUX, Jean-Baptiste FRANCOIS, Elise DESCAMPS, Jean-Luc FERRE - http://www.la-croix.com/

 

Publié dans Infos du Monde

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