De plus en plus fréquentes, ces grossesses accidentellement interrompues laissent parfois des traces indélébiles, qui peuvent perturber l'ensemble de la famille

Pourtant, quand elle a commencé à se confier à des proches, Caroline s’est vite rendu compte que plusieurs femmes dans son entourage, notamment sa mère, avaient vécu la même chose mais qu’elles n’en avaient jamais parlé.
Nombreuses sont les femmes qui subissent, au cours de leur vie, une interruption accidentelle de grossesse : on estime à près de 200.000 par an le nombre de fausses couches en France. Un chiffre en sensible augmentation depuis dix ans, du fait que les femmes entreprennent des grossesses de plus en plus tard. Pourtant, le sujet reste souvent tabou : «Il règne une sorte de loi du silence», affirme le psychiatre et pédopsychiatre Stéphane Clerget. Auteur d’un livre intitulé Quel âge aurait-il aujourd’hui ? (1), il a constaté que, si la souffrance n’est heureusement pas systématique, ces grossesses interrompues peuvent causer une grande douleur, qui ne trouve pas toujours de lieu pour s’exprimer.
«Venues consulter pour un autre enfant, certaines mères me confient qu’elles ont fait une fausse couche, parfois cinq ou dix ans plus tôt, et fondent en larmes. Même s’il n’est plus dans leur ventre, ce “bébé” est encore dans leur tête et dans leur cœur. Il y a une espèce de compteur interne qui fait que l’enfant continue de grandir en elle», explique Stéphane Clerget.
De nos jours, les fausses couches seraient même plus mal vécues que par le passé : les progrès de l’imagerie médicale permettent une personnalisation précoce du fœtus, impensable jusqu’ici, et la réduction du nombre d’enfants fait de la grossesse un événement rare, programmé des mois, voire des années à l’avance. La déception des femmes est à la hauteur de cette illusion du contrôle total de leur maternité.
Une perte trop souvent banalisée
Cette perte est d’autant plus douloureuse qu’elle est souvent banalisée par les médecins, notamment dans les urgences des hôpitaux, et sous-estimée par l’entourage. «Tu es jeune, tu en feras d’autres», «Fais-en vite un autre, tu oublieras»… Même si elles sont parfois pleines de bon sens, ces petites phrases, souvent entendues, ne sont pas d’un grand secours, car elles ont généralement pour but de clore la discussion et n’offrent pas aux femmes endeuillées la possibilité de libérer leur parole et de déposer leur fardeau en témoignant de leur chagrin.
Certaines réflexions des proches ravivent même involontairement la culpabilité éprouvée par la plupart d’entre elles : «Ma mère m’a dit que j’en avais peut-être trop fait, que je travaillais beaucoup… C’est comme si elle suggérait que j’étais responsable de mon sort!», s’emporte Agnès, 35 ans, aujourd’hui maman de deux jumelles de cinq ans.
«Tiraillées entre la culpabilité et un fort sentiment d’échec, et même parfois de honte, certaines femmes se sentent épouvantablement seules», observe Valérie Boulanger, consultante sur le site sosbebe.org, une association qui vient en aide aux femmes en difficulté avec la grossesse. Aussi, reprochent-elles souvent à leur conjoint de ne pas comprendre ce qu’elles vivent, de faire comme si de rien n’était, de vouloir trop vite mettre en route un autre bébé…
«Mais il est difficile pour un homme de se mettre à leur place, poursuit Valérie Boulanger. Il est déboussolé par cette détresse devant laquelle il se sent impuissant. Sans oublier qu’il peut lui-même se sentir atteint dans sa responsabilité, dans sa virilité.» Cette incompréhension mutuelle peut provoquer une période de tensions dans le couple, et parfois le mettre en péril.
Un deuil difficile à faire
«Il est important de dire la vérité à l’enfant, d’éclairer ce flou, sinon il imagine n’importe quoi. Sans rentrer dans les détails, il faut bien préciser que le fœtus n’est plus dans le corps de la mère, car il peut croire qu’il est encore là, que la mère l’a “mangé”», insiste le pédopsychiatre Stéphane Clerget. Trouver l’expression juste pour répondre à son ou ses enfants peut d’ailleurs permettre à la mère de mettre des mots sur sa souffrance, lui montrer qu’elle est capable de la dire aux autres.
Car la parole s’avère souvent l’arme la plus efficace pour se libérer du chagrin et ne pas le faire peser sur les naissances à venir, parfois conçues comme des enfants de «remplacement». «Le processus de cicatrisation qui s’enclenche naturellement après un tel événement requiert la validation de la perte par le regard des autres. Un deuil difficile à faire en l’absence de traces concrètes, de souvenirs tangibles pour accrocher la mémoire», explique la psychothérapeute Chantal Haussaire-Niquet, qui a animé en France les premiers groupes d’entraide dédiés au deuil périnatal et forme aujourd’hui les professionnels de la santé à cette question.
L’été dernier, deux décrets ont rendu possibles la déclaration de tout fœtus mort-né à l’état civil, son inscription dans le livret de famille et l’organisation de funérailles (auparavant, un seuil réservait ce droit aux fœtus de plus 22 semaines de gestation). Certains parents ont trouvé dans ces démarches une source d’apaisement. «Mais ça n’a pas forcément de sens d’inscrire toutes les fausses couches à l’état civil, il y a d’autres moyens de faire une place à cet enfant dans la généalogie familiale», assure Sophie Helmlinger, présidente de l’association «L’Enfant sans nom, parents endeuillés», qui organise groupes de parole et écoute téléphonique.
Chaque couple peut s’inventer un rituel et le «Jardin du souvenir», aménagé sur le site Internet de l’association (2), est peuplé de sépultures symboliques – textes, poèmes ou dessins – réalisées en mémoire de ces petits trop tôt disparus. Des parents racontent avoir planté un arbre dans leur jardin, dressé un petit mémorial dans un coin de la maison ou fabriqué un bijou portant de simples initiales. D’autres inscrivent l’enfant dans le livret de famille chrétien ou organisent avec un prêtre un temps de prière. Autant de façons personnelles de lui dire adieu et de repartir dans la vie.
Par Cécile JAURES - http://www.la-croix.com/
(1) Quel âge aurait-il aujourd’hui ?, Stéphane Clerget, éd. Fayard, octobre 2007, 313 p., 19 €.
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